Étaient-ils vraiment fous?

par Lili D.

 

Si je vous demande de me décrire la première pensée qui vous vient à l’esprit lorsque j’évoque les romains de l’Antiquité, quelle image mentale allez-vous me dessiner ?

Au mieux, celle d’une armée organisée, de grands généraux qui ont conquis le monde, d’empereurs qui ont édifié des monuments célèbres, le Colisée, le mur d’Hadrien. Certains noms sonnent comme des appels à la gloire et à la grandeur : Jules César, Cicéron, Auguste ; d’autres comme un exemple de la folie et de la mégalomanie d’une civilisation qui par sa décadence n’a su résister aux assauts des peuples barbares (Néron ou Caligula). C’est la Rome des sénateurs en toge blanche, assis sur des sièges sans dossier, qui méditent gravement sur les révoltes de l’Empire ou complotent pour assassiner l’Empereur. C’est la Rome des péplums, avec ces fils d’esclaves qui se battent pour résister à la tyrannie des dirigeants cruels et sanguinaires, la Rome des documentaires télé de bas étage qui « vendent » les conquêtes romaines et leurs sublimes généraux en jupette.

Au pire, la seule image que nous avons des romains nous vient d’Astérix, qui, bien que très agréable à lire, manie avec humour les anachronismes les plus flagrants que nous considérons ensuite comme des vérités. Et grâce à la B.D. d’Uderzo et de Goscinny, nous nous imaginons que les romains sont une bande d’incapables, aveuglés par une discipline au rigorisme effarant qui ne résiste pas au sens pratique des bons franchouillards (pardon, gaulois). Les romains d’Astérix ne sont pas des penseurs, des bâtisseurs, de braves guerriers : l’image-type du romain d’Astérix est celle du décurion ambitieux, tunique verte et casque à plume, qui, pour plaire à César, va tenter (en vain) de trouver un moyen pour se débarrasser de ces fichus gaulois.

En somme, quel que soit notre premier niveau de connaissance sur cette civilisation, nous semblons faire de la Rome antique un monde étrange. Étrange non pas dans le sens de bizarre, mais plutôt qui nous est étranger, qui est largement éloigné de nous par un ensemble de caractéristiques distinctes.

Pourtant, dès que l’on commence à étudier l’Antiquité, que ce soit les langues anciennes, (après certes les premières séances laborieuses d’apprentissage des déclinaisons et des conjugaisons) ou simplement la civilisation antique, on se rend compte, souvent avec stupeur, que les romains ne sont pas tant différents de nous, dans leur manière de penser, dans leurs problèmes sociaux, dans leurs considérations des types humains. Parfois même, on comprend que des luttes sociales et sociétales de notre monde moderne, qui soulèvent les foules et déchirent le peuple, sont pour les romains largement acquises et ne posent pas de problèmes. Il est étonnant d’étudier par exemple les phénomènes de centralisation/décentralisation pour voir que l’Empire romain, malgré sa superficie bien plus grande que celle de la France et malgré surtout la lenteur des communications, a réussi à mettre en place un système de délégués, de représentants de l’autorité impériale dans les différentes provinces qui tiennent en compte les particularités de la terre à administrer tout en faisant respecter la loi romaine. Qu’on se rappelle alors de Gaulle quittant le pouvoir en 69 suite au référendum sur la régionalisation, fait acquis quelques années plus tard.

Faisons ici une remarque en préambule : loin de moi l’idée d’affirmer que les romains avaient tout compris et qu’il suffirait de rétablir la République romaine pour que notre monde « aille mieux ». N’oublions pas par exemple que la Rome antique est une société esclavagiste, et je ne suis pas dans cet article en train de demander un retour à l’esclavage pour permettre aux hommes libres de se consacrer à leurs loisirs. Pensons également à certaines doctrines scientifiques des romains pour nous convaincre des bienfaits de la modernité : Pline l’Ancien pensait que les éruptions volcaniques étaient dues à des infiltrations de vents dans des grottes souterraines qui faisaient remonter le matériel volcanique…

Il s’agit plutôt de vous offrir une nouvelle vision sur le monde antique, et de montrer que l’étude de ces civilisations n’est pas une perte de temps ou une activité inutile pour l’homme moderne qui est de plus en plus un « jeune homme pressé » vivant dans l’action perpétuelle. En effet, l’étude des textes antiques nous met face à des situations, que ce soit dans les domaines politique, culturel, philosophique, moral ou plus largement social, qui s’apparentent à des situations actuelles. Pour reprendre un mot de Winston Churchill, « Plus vous saurez regarder loin dans la passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

Il s’agit également, par le biais de comparaison entre des situations actuelles et d’autres situations analogues dans le contexte romain, de considérer les politiques mises en place, d’étudier ce qui a convenu ou pas à cette société pour comprendre les grands ressorts de l’évolution sociale. Certes, on ne peut pas calquer la société française sur la société romaine du Ier siècle avant et après J.C.. Cependant, l’étude de l’histoire, et en particulier de l’histoire antique nous permet de dégager des lignes de force de la politique (rappelons-le au passage, le mot politique signifie en grec l’art de gérer une cité, la conduite personnelle ainsi que la constitution), de la culture, des rapports sociaux.

Les romains n’ont pas seulement été des légionnaires partant à la conquête de nouvelles provinces : ils ont été des hommes et des femmes confrontés au travail, à la pauvreté, mais aussi aux innovations techniques, aux manœuvres politiques, aux révolutions, à la guerre. Ils ont été des pauvres, des esclaves, des bourgeois, des nobles ou des aristocrates riches à millions. Ils ont été paysans, commerçants, marins, soldats, consuls ou empereurs. Ils ont gouverné et ont été gouvernés. Ils ont respecté des rites sacrés, ont montré leur tolérance face aux apports d’autres religions ou leur incapacité de vivre avec des doctrines qui se sont voulues universelles. Certains ont été des penseurs, qui ont cherché une vérité intemporelle au milieu des tourments de la vie politique. Ils ont étudié la nature, la politique, la religion, l’éducation, l’économie, et c’est une perte immense que de considérer que parce qu’elles se réfèrent à un monde disparu, leurs doctrines n’ont plus aucune valeur aujourd’hui. D’autres ont été des hommes d’action, des génies militaires, des stratèges hors pair. D’autres encore ont été des diplomates, des administrateurs de renom. Quelques-uns se sont retrouvés à la tête de l’État et ont dû concentrer en leur main le pouvoir absolu sur une étendue pharaonique. Les romains, enfin, ont été des hommes et des femmes comme vous et moi, qui se sont également souciés des courses à faire au marché, de la maison à nettoyer ou des nouvelles taxes qui allaient s’abattre sur eux.

Comprendre les raisons de leurs succès et de leurs échecs, analyser l’apogée de leur puissance comme leur décadence, c’est trouver des clefs pour comprendre le monde moderne. La série d’articles que je vais vous proposer a donc une double ambition. Tout d’abord, tenter de faire en sorte que votre réponse à la question posée en début d’article ne soit plus, comme jusqu’à présent, un florilège de clichés ou d’anachronismes plus ou moins loufoques. Ensuite, grâce à la comparaison de textes antiques et de situations contemporaines au sens large, je vais tenter de dégager des analogies (qui ne resteront malgré tout que des analogies) pour proposer des réponses à un problème actuel, ou pour vous mettre en garde face à une politique « nouvelle » qui n’a pas vraiment porté ses fruits en l’an 45 de notre ère. Certes, je ne souhaite pas vous désespérer en disant que le monde est un perpétuel recommencement et qu’aucun progrès, qu’aucun mouvement vers l’avant n’est possible, mais malheureusement, l’étude de l’histoire semble nous recommander la prudence face à l’exaltation qui nous saisi lors de la proposition d’une solution miraculeuse. Ce n’est qu’après avoir observé le passé, étudié les ressemblances et les différences, compris ce que l’on peut attendre de tel ou tel « changement » que nous pourrons construire une assise durable pour la société de demain. Si nous avons besoin de la politique, de l’économie, de la morale, de la science etc… pour vivre dans notre époque, nous avons également besoin de penser la politique, l’économie, la morale, la science en nous aidant du passé pour bâtir un monde durable et lucide.

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1 Comment

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One response to “Étaient-ils vraiment fous?

  1. florie

    génial, vive les langues anciennes et leur culture, Hellen esti o bios 😉

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