En Cisjordanie, l’archéologie politique du présent

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par Jourdain de Troie

Un chantier de fouilles est un terrain éminemment politique. En territoires palestiniens, la recherche archéologique se confronte systématiquement à l’actualité des relations avec Israël. Il devient alors inévitable de penser l’archéologie comme une science politique, voire géopolitique, non seulement à l’aune de ses centres d’intérêts primaires (d’ordre historique) mais aussi pour ses conséquences secondaires (d’ordre stratégique).

Le 19 juin dernier, à la faculté de Birzeit, proche de Ramallah, se tenait une réunion au sujet d’accords académiques avec des universités françaises et américaines. L’atelier de travail, dit workshop – anglais oblige, mêlait universitaires et étudiants, dans un centre de conférence flambant neuf. Une grande partie du campus de Birzeit a pu être financée grâce à l’aide internationale. Certains bâtiments sont ornés du nom du mécènes bahreïni ou quatari. Les intervenants sont unanimes quant à la relance de l’archéologie dans la région : seule la moitié des 2000 sites estimés a été fouillée. Mais au-delà de préoccupations scientifiques majeures, les interventions des universitaires présents se confrontent sans cesse à la particularité du terrain : «Il y a un impératif de conscience politique pour faire de l’archéologie dans cette partie du monde» explique M. Bryan Boyd, professeur d’anthropologie à Columbia et responsable de la mission archéologique du Wadi Natuf, dans la périphérie de Birzeit. Inversement, le territoire politique actuel de la «Terre Sainte» a été dessiné par l’Empire Britannique en termes archéologiques. Les frontières d’Israël ont été pensées en partie selon la fonction symbolique qu’elles pouvaient revêtir. Les dites «frontières de souveraineté» pensées par Michel Foucher (1) n’ont de sens que dans cette perspective. C’est par la prise en compte de l’héritage que la souveraineté d’Israël se justifie. Et quand l’héritage est contesté, l’archéologie caractérise la cité.

La valeur diplomatique de l’héritage

L’héritage est un marqueur de l’identité territoriale et mentale. Ainsi, un site archéologique revêt une valeur scientifique couplée à une valeur symbolique. Cette complémentarité prend tout son sens en Cisjordanie. Le zonage du territoire, attribué à l’Autorité Palestinienne ou non, détermine la nationalité des interlocuteurs auxquels les chercheurs doivent se référer pour fouiller. Les sites situés par exemple en zone B sont sous un contrôle mixte, à l’image de l’actuel site des fouilles de Sebastye menées par l’archéologie française Jean-Sylvain Caillou. En un sens, l’héritage byzantin qui s’offre à la recherche moderne est disputé par deux entités politiques que sont l‘état d’Israël et l’Autorité Palestinienne. Parfois, comme sur le site de Khirbet Al-Muraq, dans les environs d’Hebron, l’accès aux ressources scientifiques est réservé aux chercheurs israéliens. De fait, il est formellement impossible à tout chercheur d’une autre nationalité d’avoir accès au matériel dont est issu la recherche israélienne effectuée là-bas entre 1969 et 1981. De même qu’à Sebastye, tout motif scientifique est tributaire de la situation politique actuelle. Du point de vue des ressources en général, il n’existe aucune bibliothèque universitaire d’archéologie en Cisjordanie. Tout chercheur ou étudiant se doit d’aller à Jérusalem pour consulter les ressources dont il a besoin pour mener son étude. Les conditions d’accès à Jérusalem sont elles-mêmes restreintes pour les Palestiniens. Invoquer des raisons scientifiques n’est pas forcément de bon ton quand il s’agît de passer un check point aussi sensible que ceux marquant l’entrée dans le territoire israélien. Les chercheurs occidentaux peuvent néanmoins passer ces barrages sans difficulté. A ce titre, les chantiers de fouilles sont autant de relations bi voire tri-latérales entre pays. Quand ils sont envoyés à l’étranger, les archéologues ont souvent recourt aux autorités diplomatiques pour couvrir leur expédition. C’est une échelle de politisation élevée de l’archéologie. On note d’ailleurs une certaine division du travail selon des intérêts nationaux envers des périodes données aux Proche et Moyen-Orient : aux américains l’Âge de Bronze, aux français l’époque classique, aux italiens la période chrétienne, grossièrement parlant. Par extension, les recherches se focalisent aussi en fonction de l’appartenance nationale. L’archéologie est, en ce sens, la part exportable de notre identité. L’héritage devient une valeur diplomatique. La fameuse «politique arabe» de la France, soit une présence diplomatique privilégiée dans les pays du Moyen-Orient, s’explique aussi sous cet aspect. Les relations internationales dérivent donc aussi de la tradition, du passé commun, et pas seulement des potentiels mercantiles sur 10 ans.

Alors, quand le terrain  archéologique est ramené à son aspect stratégique, lors de conflits, sa valeur scientifique n’en demeure pas moins extensible. La guerre civile syrienne repousse sans cesse le retour des archéologues sur leurs sites, mais le conflit s’inscrira tout aussi bien dans l’intérêt des sites a posteriori – sous réserve de préservation du patrimoine existant. Sur la page Facebook du «Patrimoine Archéologique Syrien en Danger» (2), on peut évaluer le poids matériel causé par le conflit sur les chantiers archéologiques. Dès février 2011, dans la plus forte période de la première vague du «Printemps Arabe», le quai d’Orsay a déconseillée toute activité de recherche aux ressortissants français en Syrie. Depuis, les sites sont soumis aux aléas imprévisibles de la guerre ; ou quand le politique se rappelle à la science de la manière la plus brutale qui soit. Il est dès lors fréquent que les archéologues étrangers qui exerçaient en Syrie soient amenés, par la force des évènements, à réorienter leurs recherches dans des territoires potentiellement plus stables.

 

Héritage culturellement politique

Quand l’héritage est à ce point menacé, le politique peut néanmoins se saisir de sa préservation. L’ONG Culture in Development (3) a fait de sa priorité la préservation des biens matériels et immatériels dans les zones de conflit. Son crédo est que le choix de l’héritage se veut politique dans une triple acception : pré-conflit, péri-conflit et post-conflit. Le cas de la destruction des souks d’Alep le 29 septembre est emblématique. Faut-il reconstruire à l’identique une partie des souks multi-séculaires ? Ou intégrer le sens du lieu dans un nouveau projet, c’est-à-dire construire au même endroit un équivalent moderne des souks, soit une place de rencontre populaire ? S’il est une unité dans la diversité des situations des pays arabes modernes, ce serait la pesanteur de la politique. Par là, sous-entendons une actualité, un climat, des vicissitudes. Il faut sans casse replacer cette politique dans une chronologie au long terme, une cause première de co-existence entre communautés. A cet égard, la politique se fait autant à un niveau macro que micro. L’héritage se veut donc politique au regard de la région, mais aussi dans une dimension infiniment plus locale. Quand un archéologue cible un site pour une campagne de fouilles, il se doit de se préoccuper non seulement de rapports transnationaux (par exemple pour obtenir une autorisation), mais aussi du voisinage du site. Mme Sylvie Blétry, qui travaillait sur le site de Halabye dans les alentours de la ville syrienne de Deir Ez-Or ,avant la guerre, reconnait que les relations avec les autochtones sont une partie majeure du travail de l’archéologue. «Il faut impliquer la population locale, tant dans les fouilles que dans les processus de conservation, afin qu’elle s’approprie son patrimoine et son héritage culturel.» Les consultations populaires peuvent s’avérer hautement utiles. Les résistances, les préjugés, les craintes pour la sécurité sont fréquentes, et sans aucun doute légitimes. L’information devient vecteur d’un intérêt commun, en somme. De même, l’implication directe des habitants dans les chantiers est un impératif. Ils peuvent se voir proposer le rôle d’ouvriers, de gardes ou gestionnaires de la mise en valeur sur le chantier. Un lien professionnel s’établit alors. Il n’est d’ailleurs pas rare de constater que les femmes s’impliquent plus volontiers dans les projets archéologiques. D’où un effet d’intégration réciproque entre les équipes scientifiques et les habitants. Ce lien a priori professionnel peut potentiellement dériver vers des liens autrement plus affectifs. Dans les 10 plus grands sites de Syrie, des civils auraient pris l’initiative de protéger les sites abandonnés de force par les archéologues sommés de quitter le pays, selon Mme Bletry. Dès lors, impossible de ne pas percevoir un site archéologique comme une entité politique à part entière. Un site est attenant à un territoire donné, du quel il extrait une histoire par et pour des individus, et y focalise des appartenances et des fidélités. Territoire, identité, fidélité ; triade politique élémentaire.

«Archéologie résistante»

Si l’archéologie est politique, alors elle peut être militante. Les territoires palestiniens sont sans doute des terrains des plus polémiques. L’héritage n’est plus qu’une question intellectuelle, mais un casus belli. Le zonage issu des Accords d’Oslo pose une double autorité sur ces territoires. Les zones dites «A» et «B» sont officiellement administrées par le Département Palestinien des Antiquités, alors que les zones «C» le sont par la Direction de l’Archéologie Israélienne. La partition établit une limite physique tangible dans un milieu à l’héritage culturel territorialement diffus. Elle pose comme acquises des limites inconnues. L’archéologie se veut par conséquent hautement symbolique. Creuser le sol d’une telle terre est un message. Moshe Dayan lui-même, en tant qu’acteur central de la guerre des Six jours, a confié dans une conférence dans une université israélienne (4) son ignorance à propos d’un éventuelle occupation arabe sur les terres des nouveaux villages israéliens : «Les villages juifs ont été construits à la place de villages arabes. Vous (son auditoire d’étudiants israéliens, ndlr) ne connaissez pas les noms de ces villages arabes, et je ne vous en tiens pas rigueur, parce que les livres de géographie [qui en parlaient] n’existent plus. Non seulement il n’y a plus de livres, mais en plus les villages ont aussi disparu.» Ce constat démontre l’importance fondamentale de la recherche archéologique. S’il n’est pas de littérature suffisante, chaque fouille propose un potentiel indubitable de preuve. Dans les environs de Birzeit, la vallée du Wadi-Natuf enferme un site datant de 10 000 ans avant JC. M. Bryan Boyd, qui y fouille, déplore qu’aujourd’hui la vallée soit déstructurée par la construction d’une route et l’installation d’une décharge sauvage, sur décision des autorités israéliennes…alors que s’y trouve la grotte de Shuqba, dont l’importance scientifique a été saisie dès les années 1930 par des missions britanniques ! (5) L’expression «d’archéologie résistante» est utilisée par M. Boyd pour désigner le sens profond de sa démarche de chercheur engagé. Cette lutte dépasse le cadre du seul conflit israélo-palestinien. Tous les intervenants au workshop de la faculté de Birzeit convergeaient vers l’idée que l’héritage culturel n’est ni Israélien ni Palestinien, mais comme le veut l’expression consacrée par l’Unesco, un patrimoine humain universel. Il n’y a d’archéologie que politique.

(1)  Michel Foucher,  Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique. Fayard, Paris, 1991, 2e édition, 691 p., 20€

(2)  «Le patrimoine archéologique syrien en danger», page Facebook

(3)  site de Culture in Development, «www.cultureindevelopment.nl»

(4)  conférence donnée le 19 mars 1969 à l’Université de Technion, cité dans Edward W. Said, La question de Palestine. Sindbad, Paris, 2010, 20€

(5) «New fieldwork at Shuqba Cave and in Wadi en-Natuf, Western Judea», The Free Library, 2000, www.thefreelibrary.com

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One response to “En Cisjordanie, l’archéologie politique du présent

  1. Henry

    Il y a là de quoi briller dans les dîners en ville, pour le moins

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