Comment arrondir ses fins de mois en Chine

par Hector B

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Parce que vous avez le droit de savoir comment j’arrondis mes fins de mois.

Il peut se passer beaucoup de choses en 2013. Mais pour moi, 2013 restera sans doute à tout jamais la fameuse année où j’ai travaillé un premier janvier. On entend souvent dire que le premier janvier n’est pas un jour si marrant, puisqu’il faut assumer ses excès de la veille en faisant semblant d’être en pleine forme devant un repas familial beaucoup trop arrosé. Désormais, je sais qu’il y a de bien pires manières de prolonger un réveillon.

Mais commençons par le début. Fin décembre, j’étais encore étudiant au département d’architecture de l’université de Shanghai. Un jour, mon pote Jim m’a passé un coup de bigot pour me dire que son patron avait un travail pour moi. Quel patron, quel travail, pourquoi moi, tout ceci restait nimbé d’un mystère particulièrement chinois.

Jim, c’était le teaching assistant pendant mon premier semestre. En gros, un chinois étudiant en architecture qui donnait des coups de main au prof. On s’était un peu mis Jim dans la poche en l’invitant à nos soirées, d’abord pour progresser en chinois, puis juste pour le plaisir de l’entendre nous raconter sa vie colorée d’étudiant shanghaïen qui a peur des filles. D’autre part, Jim était vraiment content de pouvoir bosser son anglais avec autre chose qu’un livre, et de découvrir nos coutumes de petits occidentaux. Bref. Jim m’a appelé pour me dire que son patron avait un travail pour moi, ce qui m’a poussé à lui demander quelques explications.

Jim m’expliqua qu’il bossait à temps partiel dans une grande agence d’architecture plus ou moins gouvernementale, basée à Shanghai. Il y avait de quoi flipper un peu car les agences dans ce genre sont des structures monstrueuses qui dessinent en série des projets démesurés et répétitifs. L’équivalent conceptuel de Sim City, où on a le choix entre deux ou trois types de gratte-ciels, dessinés à l’avance pour remplir un paysage.

J’ai demandé à Jim de m’expliquer ce que c’était comme travail, il m’a dit de passer à la fac pour m’expliquer. Je suis passé à la fac, Jim m’a expliqué qu’il ne savait pas en quoi consistait le travail. En fait j’aime bien la mentalité chinoise qui veut qu’on ne fasse la lumière sur une situation que si c’est vraiment indispensable. Le reste du temps, on reste évasif autant que possible, comme pour ne jamais fermer le champ des possibilités. Là, Jim a fini par me donner un numéro de téléphone, celui d’un certain Monsieur Tang. Monsieur Tang m’a appelé pour me donner rendez-vous le lendemain midi.

A douze heures précises, j’étais devant la fac quand j’ai reçu ce texto, énigmatique:

I am here, I am wearing a black coat.

Oui, comme à peu près une personne sur deux vu qu’il pleut.

Pour résumer l’ambiance, j’avais rendez-vous avec un complet inconnu pour un travail dont je ne savais rien, à part que ça allait probablement tourner autour d’un projet immobilier sans grand intérêt, mais que c’était une occasion de plus de découvrir en profondeur les ressorts de la réalité économique chinoise. Il y avait dans cette matinée pluvieuse un vague parfum de mauvais film d’espionnage, dont j’appréciai pleinement les effluves en montant avec monsieur Tang dans le taxi qui nous conduisait on ne sait où, pour aller manger avec monsieur Wu, le big boss.

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Monsieur Wu arriva en retard avec une doudoune argentée qui lui allait comme un gant et un énorme livret de photos A3 sous le bras. Monsieur Wu ne parlant pas anglais, j’ai comme d’habitude fait semblant de parler chinois, à grands renforts de « Oui », « D’accord » et « Compris ». En fait j’ai rien compris du tout. J’ai dit à Monsieur Tang que le début m’avait un peu échappé, et il m’a gentiment tout réexpliqué.

En gros, Monsieur Wu avait besoin de quelqu’un le mardi suivant (le premier janvier donc) pour présenter un projet immobilier de taille moyenne (pure fausse modestie à la chinoise). Il voulait un occidental pour présenter en anglais, car ça donnait au projet une touche internationale très appréciée des investisseurs. Ces derniers ne comprennent pas l’anglais, mais qu’importe ? Ensuite Monsieur Wu m’a demandé ce que je voulais manger, je lui ai dit que je lui faisais confiance pour choisir, il a dit tant mieux, ici ils ont de délicieuses pieuvres pimentées au tofu. J’ai dit qu’en fait, j’allais peut-être choisir.

Ensuite, Monsieur Wu m’a montré les images du projet que j’allais présenter. J’ai essayé de rester impassible devant ces magnifiques tours en béton qui s’alignaient sur plusieurs hectares, mais pas sûr que j’y sois parvenu. Je me suis concentré sur le caractère unique de l’expérience que je m’apprêtais à vivre en compagnie de ces hommes qui avaient des têtes à jouer les méchants dans un film de Jet Li. Rien ne m’obligerait à poursuivre une carrière si bien entamée dans la vente de centre commerciaux et de gratte ciels marrons à des chinois très riches, pensai-je en mâchonnant un bout de pieuvre, quand monsieur Wu a dit un chiffre, et là je me suis dit que c’était vraiment très bien payé pour parler cinq minutes devant des gens qui ne comprennent pas l’anglais, et manger au restaurant avec des agents immobiliers véreux.

On a passé avec Monsieur Tang une super après-midi à préparer un Powerpoint qui collait à peu près au projet. Il m’a demandé de faire ça à la française, ce que j’aurai pu interpréter d’environ un milliard de façons différentes, mais j’ai quand même imposé ma touche perso, une photo du château de Versailles, en première page. Ca ne pouvait pas mieux coller au projet. Sinon, une espèce de discours surréaliste et absolument objectif qui disait à quel point les gens allaient être heureux dans cette résidence de 2 500 logements, répartis dans 15 tours de 30 étages et 8 buildings de 11 étages autour d’un lac artificiel.

Le jour J arrive, et mon année 2013, qui a commencé par un feu d’artifice bizarre sur le Bund, l’avenue la plus classe de Shanghai, se poursuit à pleine vitesse dans un train qui nous conduit, Monsieur Tang et moi, vers Changzhou, banlieue post-industrielle chinoise en pleine expansion. On est d’abord allés déjeuner avec un représentant de l’entreprise qui finançait ces magnifiques paysages en béton. Là, j’ai pu faire honneur à des spécialités locales, notamment une délicieuse soupe avec ce que j’ai identifié comme des intestins d’agneau. Les plats qui suivirent relevaient, eux aussi, de la haute gastronomie chinoise. En savourant ces mets délicats, je ne pût m’empêcher de penser au noich’ de la gare Saint Lazare et à son insipide bœuf sauté aux oignons huileux. Une pointe de nostalgie m’envahit.

Ensuite on s’est dirigés vers le lieu du crime. Je dois dire que je m’attendais à peu près à tout, mais pas à ça.

Impossible d’évaluer le rôle de la soupe d’intestins, mais en rentrant dans la salle, une vague nausée s’est emparée de moi. C’est comme si un architecte chinois s’était mis en tête de construire une réplique de l’Opéra Garnier, mais en s’emmêlant un peu les pinceaux dans les styles et les époques. Les sièges en faux cuir rouge et plastique doré s’alignaient sous les lambris en plâtre, et le faux marbre recouvrait des faux balcons qui étaient petits pour faire croire que la salle était grande alors qu’en fait non. Le must, c’était les écrans plasmas qui entouraient la scène, et qui diffusaient l’image d’un rideau rouge virevoltant au vent. Après vérification, il n’y avait pas vraiment de rideau rouge. Quelqu’un avait donc filmé un rideau rouge quelque part pour le rediffuser sur ces écrans dans une salle sans rideau rouge. J’étais fasciné.

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Les gens commençaient à s’installer, et contrairement aux chinois riches qu’on repère en général à trois kilomètres, puisqu’ils  exhibent leurs fringues de luxe et roulent en Mercedes, ceux-là n’avaient pas l’air riches du tout. Des mamies étaient en train de tricoter au premier rang, et les papys ressemblaient à n’importe quel papy chinois, avec une doudoune à au moins trois couleurs et des fausses Ray-Ban, alors que le simple fait qu’ils soient-là était la preuve qu’ils avaient au moins quelques centaines de milliers d’euros à placer.

Le show a commencé, et comme tout contribuait à donner un aspect télévisuel au truc, les applaudissements organisés, les jingles préenregistrés, la présentatrice trop maquillée, je m’attendais à ce que les premiers intervenants mettent le feu à la salle, mais pas du tout…

Les hommes qui montaient sur la scène les uns après les autres étaient à peu près aussi à l’aise qu’un élève de CM1 qui n’a pas appris sa poésie. Les yeux rivés sur leur texte, le visage inexpressif et le corps immobile, ils présentaient à une foule pas du tout en délire des images de soleils couchants derrière leurs futurs gratte-ciels. Monsieur Tang m’a expliqué qu’il s’agissait des dirigeants de grosses entreprises de construction, ce qui, d’une certaine manière, pouvait expliquer leurs looks de barons de la drogue : grosses lunettes en écaille, montres en or et costards à rayures.

Notre tour arriva, à monsieur Tang et moi, et toute forme de trac me quitta. J’étais devenu la créature de monsieur Wu, je disais ce qu’il m’avait dit de dire, je faisais ce qu’il m’avait dit de faire. J’avais l’impression que quelqu’un d’autre parlait à ma place et j’en profitais pour observer attentivement les gens qui me regardaient. Ils se demandaient probablement tout autant que moi ce que je foutais là. Monsieur Tang traduisait en chinois au fur et à mesure. J’essayais d’éviter de mettre trop d’intonation, histoire de ne pas jurer avec les intervenants précédents. Je regrette vraiment de ne pas parler un peu mieux chinois car j’aurai été curieux de savoir ce qui s’est dit avant et après mon passage. J’ai quand même compris un mot clé « célèbre architecte français », juste avant que je commence à parler. Si seulement ils savaient…

Mais le meilleur était à venir : après le dernier discours, tout s’éteint. Je m’apprêtais à ramasser mes affaires et à rentrer chez moi pour tout oublier, mais parfois la réalité vous rattrape par le col.

Ainsi, la lumière ne se ralluma pas, du moins pas immédiatement. La salle se remplit d’abord de fumée artificielle, et on entendit en fond une musique de  supermarché, de plus en plus fort. Deux espèces de pyramides en carton-pâte avaient remplacé le décor en fond, puis une dizaine de chinois déguisés en pharaons des années 80 se sont lancés dans une dérangeante chorégraphie à la Lady Gaga. Par la suite, on a eu droit à une imitation du Moulin rouge, faite par des danseuses qui apparemment n’avaient jamais vu le film, et en vrac, la Suzanne Boyle chinoise a fait un solo vibrant d’émotion, suivie par des acrobates en tutu, un orchestre traditionnel, des filles en minijupe avec des parapluies, et une loterie pour essayer de devenir encore plus riche. Une bonne heure et demie de show plus tard, le bouquet final tant attendu: Deux équipes de chinois en jean baskets, en train d’assurer une chorégraphie type club Med, vraiment pas aussi à l’aise que les égyptiens du début.

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Monsieur Tang m’a expliqué que ça n’était pas des danseurs professionnels (sans blague!), mais que c’était une chorégraphie faite par les employés de l’entreprise immobilière. Ca pouvait peut-être expliquer leur regards mornes et leurs déhanchés pas en rythme. En fait, il y avait dans chacun de leurs gestes une ampleur désespérée qui à elle seule signifiait l’imminence d’un licenciement en cas de refus d’obtempérer. Ils ont fini par tirer leur révérence, et par rejoindre les coulisses. Monsieur Tang et moi, on a repris notre train jusqu’à Shanghai.

Quand je repense à cette expérience, qui en dit à mon avis très long sur le marché immobilier chinois, je ne peux pas m’empêcher de ressentir une vague culpabilité. Celle par exemple d’avoir contribué  à un projet démesuré qui va pourrir tout un tas de paysages naturels. Bien sûr, j’ai des tas d’idées pour me justifier, comme de dire que le projet n’avait pas besoin de moi pour éclore, que je n’étais qu’un exécutant et que si je ne l’avais pas fait, quelqu’un d’autre s’en serait chargé. Mais tout ça ressemble étrangement à ce qu’on pouvait entendre aux procès de Nuremberg. Donc je garderai le silence.

Voilà, j’ai remis les pieds dans le petit microcosme des « archis » parisiens, qui papotent gaiement autour  d’un  macchiato : « On bosse sur un petit projet hyper sympa, un loft pour artistes dans le 19ème… » Et je me demande ce que ça donnerait si on faisait bosser ces mecs dans un pays où quatre-cents millions de personnes sont à la rue.

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