L’avenir est un long passé

« L’avenir est un long passé »

Par Lili D.

Nicolas Coulomb

Notre rapport actuel au temps est en grande partie utilitaire : nous comptons notre temps, nous le fractionnons, le répartissons entre différentes activités de la journée, de la semaine, du mois… C’est un rapport d’urgence, d’inquiétude : il faut faire du sport, manger équilibré pour s’accorder du temps de vie supplémentaire ; le temps apparaît alors comme un compte à rebours avant l’angoissant dernier tic-tac qui marquera notre mort. Les anciens n’avaient pas tout à fait la même façon d’appréhender le temps, mais certains de leur philosophes pointent déjà nos erreurs, nos comportements illusoires et proposent une nouvelle pensée pour ne pas vivre en combat perpétuel contre le temps, mais plutôt avec lui et en lui.

A la recherche du temps perdu : l’otium retrouvé

Les latins ont principalement une conception binaire du temps, ou plutôt des activités qui se déroulent dans le temps, selon deux principes assez connus que sont l’otium et le negotium. Le negotium (qui a donné le mot négoce en français) représente le travail à proprement parler, ce à quoi est contraint le citoyen pour subvenir à ses propres besoins. L’otium (qui a donné l’adjectif oisif) est… tout le reste. C’est-à-dire le temps de loisir, où le romain va aux thermes, assiste à des représentations théâtrales, à des jeux du cirque, mais aussi où il vit tout simplement en famille, où il rencontre ses proches, ainsi que le moment où il se cultive. En effet, chez les romains comme chez les grecs, l’école appartient au temps de loisir (l’équivalent grec d’otium est skolè, qui a donné notre chère école). Il est alors important de noter que ces deux moments, otium et negotium, sont strictement séparés l’un de l’autre : dans l’esprit d’un romain, il est impossible que votre patron vous envoie un mail le samedi matin pour vous dire de rédiger un rapport pour le lundi, de même qu’il est impossible de consulter facebook au travail.

Certes, pour les romains le moment de loisir est en grande partie permis par la présence d’esclaves qui, puisqu’ils ne sont pas considérés comme des personnes, n’ont pas besoin d’otium et peuvent donc accomplir toutes les tâches les plus ingrates. Cependant, considérons en transposant que les progrès technologiques permettent également à l’homme moderne d’éviter par exemple de coudre son linge, de le laver à la main, d’aller tirer l’eau du puits… Ainsi, les outils électroménagers modernes devraient nous permettre de nous consacrer plus facilement au loisir, et c’est ce qu’ils font en partie.

Cependant, la séparation nette qui existe chez les romains entre travail et loisir ne s’applique pas véritablement à nous : le travail, qui à l’origine avait pour simple but de subvenir aux besoins matériels de l’homme, est devenu le pôle majeur de notre vie. Il s’agit alors de faire carrière, de s’épanouir dans son travail, de revendiquer le droit au travail (voyons par exemple les débats actuels si le travail dominical). Si l’homme moderne est un homme pressé, actif, qui vit et s’accomplit par son travail, comment peut-il profiter de ce que permet l’otium : un moment de pause dans la torture du travail (le mot travail vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture), que l’on peut consacrer à son plaisir. Chez l’homme moderne, la véritable pause, qui devient rare, doit être exploitée au maximum : il faut alors, pour s’amuser, optimiser la période de repos pour faire la fête, et s’abrutir d’une autre façon.

On a alors à faire, de manière bien sûr très schématique, non plus à une conception binaire du temps, mais ternaire : le moment de travail, le moment de fête et cet étrange moment d’entre-deux que nous appellerons le moment de disponibilité. Or, nous nous apercevons que ces trois phases de la vie quotidienne sont soit délétères (si on considère le travail comme une torture et la fête comme un excès), soit décevantes : la disponibilité, si elle est consciente, empêche de profiter de l’instant de repos, et si elle est inconsciemment ignorée, provoque une forme de désespoir face à la sollicitation de l’employeur.

On ne vit alors jamais pleinement dans le temps, mais plutôt dans l’angoisse du temps : il faut s’amuser vite pour profiter le plus possible, il faut rentabiliser le temps de loisir.

Temps passés, trépassés : savoir vivre et savoir mourir

Le corollaire de cette frénésie dans l’utilisation du temps est une peur immense de la mort. Loin de moi l’idée de dire que les romains n’avaient pas peur de mourir : il n’y a bien que les héros grecs de l’Iliade qui considèrent une mort précoce comme un signe de l’amour des dieux. Si donc les hommes de l’Antiquité avaient tout autant peur de mourir que nous, leurs philosophes, et notamment les stoïciens et les épicuriens proposent une philosophie qui permet de se détacher de cette peur de mourir, tout en apprenant à vivre de telle sorte qu’au moment de la mort, on ne puisse rien regretter. Sénèque, philosophe stoïcien romain du Ier siècle après J.-C., nous montre la figure d’un vieillard qui se plaint de devoir bientôt mourir sans jamais avoir eu le temps de vivre pour lui. Le philosophe lui réplique alors que cela n’est dû qu’à sa propre sottise : en employant son temps « pour les autres », par exemple en prenant le temps de châtier son esclave, d’entretenir une cocotte, de courir après ses débiteurs, il ne vit pas. Il faudrait alors savoir vivre « en soi » et « pour soi » pour vivre pleinement. Attention, cette pensée ne vise pas à conduire à l’égoïsme, mais simplement à prendre conscience de sa propre existence et du prix de chaque instant.

De même, Sénèque, dans les Lettres à Lucilius plaint les malheureux qui, par peur de mourir, s’agrippent aux ronces et aux rochers qui bordent le fleuve de la vie : le philosophe stoïcien, qui sait que la mort n’est rien, vit ainsi de manière plus apaisée et profite pleinement de sa vie, au contraire de ceux qui « vivere nolunt, mori nesciunt » (ne veulent pas vivre, ne savent pas mourir). En effet selon lui, il est inutile de craindre la mort, car soit elle n’est pas arrivée, et donc ne doit pas nous faire peur, soit elle est là, et nous ne pouvons plus nous en rendre compte. La mort n’est donc pas un objet terrifiant qu’il convient d’éloigner de soi en se jetant inconsciemment dans les activités les plus diverses, comme pour tromper le temps.

Un temps qui s’en va et qui revient : palingénésie et cycles historiques

Enfin considérons le temps de manière plus historique, comme une succession d’époques différentes. Il est aujourd’hui commun de dire que le monde de demain sera toujours pire que le monde d’aujourd’hui, et si nous en croyons ces prévisions le cataclysme est pour bientôt. Il est amusant (enfin, tout est relatif bien sûr…) de voir que les romains et les grecs avaient une approche assez semblable du temps historique, avec toutefois une différence notable. Revenons à Hésiode auteur grec du VIIIème siècle avant J.-C., qui écrit dans Les Travaux et les Jours que l’histoire peut se découper en plusieurs ères ou âges : d’abord l’âge d’or, où les hommes vivaient en paix, où le miel coulait des arbres comme de la sève, où la laine des moutons était déjà teinte sur leur dos, où les hommes mouraient tous dans leur sommeil etc… Puis vient l’âge d’argent où les hommes, coupables de démesure, sont obligés de travailler eux-mêmes la terres (vous remarquerez assez facilement les analogies avec les mythes bibliques) mais sont détruits car ils n’honorent pas les dieux. L’âge de bronze est un âge de guerriers qui finissent par s’anéantir eux-mêmes. L’âge des héros, des justes et des braves, est celui de la guerre de Troie mais la plupart d’entre eux meurent au cours de cette guerre. L’âge de fer est celui de l’époque d’Hésiode, qui a quelques biens aux milieux de grands maux. Enfin, il fait la prédiction d’un sixième âge, terrible, où les hommes voudront la mort de leurs proches, où il n’y aura plus de confiance possible, un monde dans lequel « il ne restera plus aux mortels que les chagrins dévorants, et leurs maux seront irrémédiables ». Il semblerait à bien des égards que nous vivions depuis longtemps dans le sixième âge. Cela devrait nourrir notre désespoir et nous encourager dans notre vision du « c’était mieux avant ».

Cependant, les romains pensent également que ces ères forment un cycle, et qu’un jour, l’âge d’or reviendra sans qu’il y ait obligatoirement de fin du monde. C’est ce que l’on appelle, lorsqu’on veut faire pédant, la palingénésie, qui peut désigner à la fois la simple réincarnation humaine (dans certains mythes antiques, les âmes des morts passent aux Enfers, traversent le Léthé, fleuve de l’oubli, et reviennent dans un nouveau corps en ayant oublié leur vie antérieure), ou un retour à un cycle historique. Il reste alors l’espoir d’un recommencement, d’un nouvel âge. Notons que ce n’est pas une simple lubie de ma part d’appliquer la palingénésie antique à notre monde moderne : il s’agit également d’une doctrine de philosophie sociale qui prédit un perpétuel retour aux mêmes révolutions.

On peut tirer alors deux leçons de ces considérations : tout d’abord il ne se passe jamais rien de nouveau en Histoire, mais celle-ci est un éternel recommencement de cycles allant d’un âge d’or, d’innocence, à une décadence progressive jusqu’à la destruction (voyons par exemple le cycle de la grandeur de Rome au Ier siècle qui s’éteint peu à peu avant de mourir sous les coups des barbares) ou la révolution qui permet un nouveau départ. Mais on peut alors également penser que notre monde n’est pas voué à l’échec et peut voir apparaître le renouveau. Les romains pensaient que ces moments étaient dictés par le fatum, le destin établi par les dieux. Et si, en bons modernes que nous sommes, après avoir vécu l’anthropocentrisme des Lumières, nous pensions que c’est l’homme qui a le pouvoir d’influencer ce destin ?

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3 Comments

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3 responses to “L’avenir est un long passé

  1. Bon papier!
    Attention à ne pas passer trop vite des antiques aux “modernes” que nous serions. Les temps modernes de l’histoire-progrès prise en main par la raison qu’a lancé la Renaissance, et que les Lumières ont (un amas de raccourcis! désolé, mais c’est un petit commentaire et j’ai pas la prétention d’apporter une expertise en philosophie du temps) est dépassé en théorie au moins depuis Nietzsche (l’éternel retour du semblable et ses contradictions internes), et en pratique depuis que les conflits du XXème siècle sont passés (raccourcis, encore!). Ils me semble qu’on est tout sauf de bons modernes, on peut parler d’un état de crise permanente (Myriam Revault d’Allonnes, “La crise sans fin : essai sur l’expérience moderne du temps”; et encore, je trouve le titre maladroit), où l’idéologie du progrès se mêle à une angoisse du chaos, blablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblblbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbbb

  2. florie

    Sénèque, évidemment..

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