Ta gueule la pertinence!

par Mélanie Weill

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Pertinence : savoir entendre une pensée, épouser son mouvement, la prolonger sans la trahir ; c’est une belle qualité, qui demande patience, scrupule, attention ; aussi une certaine docilité ; je veux parler de son opposée qui est l’impertinence et montrer que l’impertinence n’est pas toujours un mal ; je veux montrer qu’au lieu de continuer tout droit dans le sillage d’une pensée comme le fait la pertinence on peut effectuer un virage inattendu et que c’est productif ; les couacs, les dysfonctionnements, les mécompréhensions et les erreurs, ont aussi quelque chose à apporter à la philosophie. L’impertinence a une place en philosophie et l’impertinence a donc une certaine pertinence en philosophie. Soyez infidèles à une pensée, ne la comprenez pas tout à fait, ne la restituez pas telle qu’elle est : passez-la par votre tête et donnez lui votre couleur – au diable le scrupule scientifique, la vérité, ne vous pliez plus au dogme de la vérité, qui est-elle au juste cette vérité qui se pavane avec son V majuscule et qui nous tient tous effrayés devant elle et devant ses exigences, qui nous tient tous recroquevillés dans son ombre ? D’où vient-elle et d’où se donne-t-elle tous les droits ?

Je trouve, qu’avant que la vérité ait son empire dans l’esprit de l’homme, la science était belle et poétique et avait plus de charme qu’aujourd’hui : les objets tombaient parce que le centre de la terre était leur lieu d’origine et qu’ils voulaient y retourner (c’est Aristote qui le dit et c’est vrai). Rome est fondée par deux frères élevés par une louve (puisque les historiens de l’Antiquité le rapportent), la magie existe et si je fais certains pas de danse en rond un soir de pleine lune autour d’un feu et en agitant les mains au dessus de ma tête, il pleuvra. J’ai dansé et il pleuvra. Juré. C’est vrai.

Je crois que c’est Nietzsche qui m’a appris à questionner la vérité. Je n’aimais pas Nietzsche et d’une certaine manière ne l’aime toujours pas. Intimement, j’ai la conviction qu’il est impossible d’adhérer à la pensée de Nietzsche, et pour plusieurs raisons. D’abord, il est trop méchant. Je veux bien qu’on soit fasciné par sa méchanceté, mais je refuse de croire qu’on soit vraiment soi-même aussi méchant, ouvertement méchant, sans complexe et sans scrupule et sans hypocrisie. Nietzsche lui-même n’était pas aussi méchant que ce qu’il écrivait, c’est pas possible, c’est de la provoc.

Ensuite, sa pensée est trop mouvante, trop contradictoire, trop difficile à saisir : elle ne se donne pas dans une forme fixe mais évolue beaucoup d’un ouvrage à l’autre. Nietzsche, en tout cas c’est l’impression qu’il m’a donnée, sacrifie parfois la cohérence à la véhémence et la polémique : il aime taper sur tout le monde (et le fait avec brio, bien sûr, mais en caricaturant et tronquant les penseurs qu’il insulte). Il tape sur les juifs dans certains textes – mais tape aussi sur les antisémites*. Il hait Platon, Rousseau, Kant…, il hait, même, les auteurs qu’il admirait d’abord, et de qui il est redevable. Il est le philosophe, pense-t-on, qui casse tout, détruit tout, dynamite toutes les valeurs, remet en question tous les acquis ; mais il est le philosophe qui enseigne à dire «oui» à la vie. Il est connu, outre sa moustache et son port plein de panache, pour le provocant «Dieu est mort» – mais, issu d’une famille de pasteurs, il commence sa carrière en écrivant des poèmes religieux sur Dieu. Un tissu de noeuds, je vous dis. Quiconque étudie Nietzsche est confronté à ses contradictions.

Que retenir d’une philosophie aussi équivoque ? Quel sens lui donner ? Je ne crois pas qu’il faille, disais-je, adhérer au contenu de la philosophie nietzschéenne ; mais en un sens, là où il est renversant et puissant, c’est dans sa méthode. Vous lisez Nietzsche et voyez qu’il se contredit. Vous lisez Nietzsche et voyez qu’il est extrêmement réducteur dans ses critiques. Vous lisez Nietzsche et vous vous dites : les plus grands aussi font des erreurs, des approximations, les plus grands aussi sont brouillons ; et je soutiens que Nietzsche, s’il est grand, ce n’est pas malgré ses erreurs et ses approximations et ses cruautés, c’est pour elles, pour les avoir assumées et les avoir revendiquées. Il explique que la contradiction est humaine et inévitable et qu’elle est une vertu (il s’agit de «penser contre soi-même») ; il explique que la vérité est ce monstre idéaliste, platonicien, qui fige le discours ; il explique que la vie est peut-être une valeur qui lui est supérieure. Enfin je ne sais pas s’il tranche, c’est ambigu (pour ne rien changer), mais la question est posée. Le présupposé sur lequel toute philosophie moderne se fonde : il faut chercher la vérité, vacille. Voilà ce qui est important et où Nietzsche est balèze: poser les questions que personne ne se posait avant.

Pour ce qui est de la lecture des textes, il fait l’éloge de l’interprétation. Il prône une lecture active des textes, et ne livre sa pensée que dans une forme obscure et équivoque qui précisément appelle cette interprétation. On ne peut recevoir Nietzsche passivement mais il faut penser en lisant Nietzsche et c’est la destination de ses textes : faire penser celui qui lit. C’est votre esprit qui tisse, et laissez parler l’intuition ; l’appréhension floue a une vertu ; allez chercher l’esprit qui flotte au-delà de la lettre, et si vous ne trouvez pas l’esprit de Nietzsche précisément, vous trouverez bien quelque chose d’autre.

Le style des philosophes est une question qui me passionne. Nietzsche par son style éminemment poétique est là encore impertinent : il fait des métaphores et des aphorismes dans un domaine où le concept est roi (je veux dire la philosophie, langage conceptuel par excellence), où la prose est discursive et se déroule dans des enchaînements clairs, bien articulés, bien nets. Il est loin du jargon et de la systématicité d’un Kant par exemple.

En soi, la métaphore est une impertinence : elle consiste à utiliser, non le nom propre qui désigne la chose, mais un autre nom. Si vous ne dites pas lune mais «faucille d’or», la lune n’est pas une faucille d’or n’est-ce pas, vous n’utilisez pas le mot adéquat. Vous dites un mot pour un autre. Vous êtes un poète et vous êtes un impertinent (surtout si vous êtes un poète en philosophie, ce domaine où chaque concept a un sens si précis et où il ne faut surtout pas mettre un mot pour un autre!). Au lieu d’utiliser les mots dont tout le monde a convenu qu’ils s’appliquaient à telle et telle chose, vous en introduisez de neufs : et le mot neuf produit un sens neuf, et de l’impertinence, ressort quelque chose qui n’existait pas avant. Et c’est ce qu’est toute création : glissement, décalage, impertinence. Métaphore signifie «transposition» : faire une métaphore c’est emprunter un terme d’un domaine et l’appliquer à un autre – et on bouscule les limites entre les domaines et on floue les catégories, on crée de nouvelles manières de voir et de penser. La philosophie de Nietzsche est toute entière une métaphore.

Soyons donc nietzschéen de manière nietzschéenne ; créons, et même si cela signifie d’être irrespectueux des Anciens et de leurs valeurs et de leur langage ; soyons donc nietzschéen, non en adhérant aveuglément à sa philosophie, mais en la pratiquant activement tel qu’il nous indique de la pratiquer ; n’ayons pas de maître, pas même lui, et surtout, ne lui enlevons jamais ce qui fait son originalité, son impertinence : ne cessons jamais de le trouver dérangeant.

Non, je n’aime pas Nietzsche, et ne pas l’aimer est une bonne manière de lui rendre hommage, car il était peu aimable et ne se voulait pas aimable.

* la question de l’antisémitisme de Nietzsche est une question complexe et il y a eu beaucoup de littérature à ce sujet. Le jeune Nietzsche adresse des lettres parfois très antisémites à sa soeur, et dans l’oeuvre de Nietzsche, il arrive de tomber sur des clichés contre les juifs. Mais il est très vrai qu’à sa mort sa soeur nazie a réutilisé les textes de Nietzsche à des fins qui n’étaient pas du tout celles du philosophe

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