L’art c’est du cochon

par Jeanne B

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Lucy in the field with flowers, Oeuvre anonyme, huile sur toile

MOBA, Dedham, Massachusetts

En matière de musées aujourd’hui, le choix est tellement large que n’importe quel type de collection nous semble on ne peut plus banale. Après tout, il n’y a pas vraiment de restriction sur les contenus. L’International Council Of Museum, grand manitou du domaine, définit le musée comme «une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation.». Autant dire que tout y passe: peintures, sculptures, objets du quotidien, … et vous n’avez pas idée du nombre de musées de la charcuterie qui existent en France. Mais il s’agit là d’exposer un savoir, de faire découvrir une esthétique, en un mot un patrimoine. Il s’agit toujours d’apprendre, ou de contempler. Jusque là, tout le monde est d’accord. Non?

Non. Pas toujours. Pourquoi? Il faut partir de loin : de façon générale, le musée paraît inaccessible. Un peu élitiste sur les bords. Olivier Donnat, chercheur au département Etudes et Prospective du Ministère de la culture et de la Francophonie a publié en 1994 dans la lettre de l’OCIM un article daté, mais pertinent: «Qui fréquente les musées?». Il y souligne que «la visite d’un musée est, pour la majorité du public, une activité exceptionnelle», et pire! que les musées de beaux-arts sont moins prisés par le grand public que ceux d’histoire et de sciences. Simplement parce que l’on y apprend moins. Qu’il y a moins de surprises. Que faire, alors, pour ces pauvres musées de beaux-arts? Il y a deux moyens de le rendre ludique – plus de moyens autour des collections et de leur valorisation, ou choisir un angle d’attaque vraiment original. C’est ainsi que le grand musée d’art et les institutions culturelles voient parfois apparaître des oeuvres qui laissent vraiment, vraiment dubitatif. On n’apprend pas. On ne contemple pas. Mais au moins, elles font rire. Et puis elles valent le détour.

Ci-jointes deux études de cas autour de cette évolution incongrue de l’objet artistique, qui soulèvent une question centrale, quoique toujours en suspens: comment attirer à nouveau les touristes dans les lieux culturels?

The Museum of Bad Art, Dedham, Massachusetts

Un élément emblématique de ce nouveau virage pris par la peinture et les institutions muséales. Le Museum Of Bad Art, MOBA pour les intimes, c’est peut-être même les fondations d’un tout nouveau type de patrimoine: une exploration non plus de ce qui mérite d’être vu, mais de tout ce qui existe. Nous en sommes tous témoins, tout ce que l’on peint n’est pas forcément beau, loin de là – et je pense à toutes les croutes qui doivent s’accumuler dans les toilettes de vos parents. Le MOBA, c’est tout bonnement et simplement le musée du pire. Des tableaux qui auraient fait tourner de l’oeil ce pauvre De Vinci. Oui, remontez tout en haut de l’article – c’était ça, cette horreur avec une Mamie dans un champ. Pour faire court, l’antiquaire Scott Wilson, en 1994, découvrit entre deux poubelles de Boston cette peinture. Il la ramena chez lui. L’un de ses amis, Jerry Reilly, eut l’idée saugrenue de l’afficher dans son salon et de demander d’autres trouvailles douteuses à ses amis afin de démarrer une collection dans leur cave – qui devint la première implantation du musée privé en question. Sur le site officiel de l’institution, ils se définissent eux-mêmes comme le «seul musée au monde qui s’attache à faire découvrir le pire de l’art à l’audience la plus large». Attention – il ne s’agit pas d’exposer des oeuvres volontairement ratées. Il s’agit de célébrer l’échec. De montrer que, parfois, et bien notre pulsion artistique ne se passe pas toujours comme prévu. Mais qu’est-ce qu’un art de l’échec? On nous a appris pendant des années la beauté d’une jolie ligne de fuite, d’une belle texture, d’une belle couleur, d’un parfait jeu d’ombre. Là, on célèbre ce qui n’a concrètement aucun intérêt technique. Du bon gros ratage comme on n’en fait plus. Et mine de rien, ça marche! Déjà 400 oeuvres en réserve, sachant qu’elles sont presque toutes des donations. Déjà 22 248 likes sur la page Facebook, ce dont ne sauraient rêver nos bons vieux musées de la charcuterie. C’est juste que la perfection et l’académisme, à un moment, c’est un peu surfait. Le MOBA nous permet de voir autre chose, de nous interroger à défaut d’apprendre. Oui, parfaitement, de nous interroger. Ci-dessous, le curieusement nommé March Madness de Adam Leveille (qui a assumé son oeuvre. Ma foi. C’est son choix) – une célébration métaphysique de… quelque chose. Probablement. Au moins, c’est une très bonne occasion de laisser votre imagination divaguer. 992314_10202092648978338_224820601_n

Si seulement la collection était payante, on pourrait éventuellement parler d’un renouveau des Freak Shows. D’un attrape-touristes. D’un musée des curiosités. Mais non – le MOBA, c’est une vraie démarche culturelle, même s’il s’agit d’une collection privée. L’entrée est gratuite – à une condition, une seule, que l’on achète une place de théâtre avant. Un peu comme une super promotion fast-food / cinéma, mais en un peu plus honorable, et sans risque d’infection alimentaire. Le MOBA, c’est simplement une célébration de l’effort artistique. Pas de l’art. De l’effort artistique. Une célébration qui se veut démocratique au possible. Mine de rien, c’est une petite révolution, qui en vient à changer toute notre perception des tableaux.

Le Christ de Borja, Santuario de Misericordia, Borja, Espagne

Parce que oui, le MOBA est loin d’être un mouvement isolé.

Il y a maintenant près d’un an et demi, un scandale a secoué le monde de la peinture. Parce que oui, sur le coup, on pouvait vraiment parler de scandale. Dans la petite ville de Borja, nord-est de l’Espagne, une certaine Cecilia Gimenez avait décidé de restaurer par ses propres moyens une icone du Christ quelque peu délaissée. Le tableau du peintre local Elias Garcia Martinez était dès lors passé de l’ombre à la lumière… l’église Santuario de Misericordia devenant le lieu de la plus mauvaise restauration de l’histoire. Horreur. Stupeur. Tremblements. Sur le coup, il était hors de question de reconnaître la moindre valeur à cette restauration douteuse – il s’agissait simplement d’évaluer les dégâts, de voir ce qui pouvait être fait pour redonner une apparence académique à cette oeuvre. Mais les mentalités ont bien évolué depuis – et l’on songe de moins en moins à revenir en arrière.

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L’image a véritablement fait le tour du monde. Et même! Elle a attiré des touristes, en masse, dans une ville qui, il faut le dire, passait originellement inaperçue dans les circuits habituels. Un article du Huffington Post d’août 2012 titrait déjà «Le Christ de Borja massacré par une octogénaire devient… culte !», et soulignait que «Le résultat avait fait hurler les amateurs d’art, mourir de rire les internautes pour, finalement être défendue par de plus en plus de personnes.».

Le rapport avec le MOBA, me direz-vous? Et bien les voix qui se soulèvent pour éviter que l’on ne tente d’altérer cette réalisation disent que «le Christ préfère une restauration amoureuse qu’un original oublié», notamment dans une pétition lancée sur www.change.org, et qui a atteint non moins de 23 339 signatures avant clôture. Là encore, c’est l’intention artistique qui compte plus que le résultat – et surtout le fait que les gens se déplacent pour cette culture, même si elle n’est pas académique. Les photographies de touristes pleuvent sur Twitter. Les produits dérivés, de la crêpe au t-shirt, deviennent innombrables. Et sur youtube, une vidéo espagnole présentant la restauration sur un ton quasi-hollywoodien, à grands renforts de parallèles avec le Da Vinci Code, a fait son petit bout de chemin:  (version sous-titrée, allez, allez perdre 1 minute 24 de votre vie, ça vaut le détour!).

Le fait est que aujourd’hui, aucun touriste ne se disait en voguant au sud de l’Espagne «Tiens! Et si je faisais un petit détour vers Borja? Ca a l’air tout chou comme village!» (no offense). Aujourd’hui, oui. Pour voir cette restauration, qui est de plus en plus devenue une «curiosité». En témoigne les droits à hauteur de 49% sur les produits dérivés versés à madame Cecilia Gimenez – ce qui est quand même pas mal, pour trois tubes de gouache sur une base de récupération.

En conclusion? Il faudrait rappeler cette citation de Jean Debuffet, en 1967: «Les musées (…) on y va comme au cimetière, un dimanche après-midi en famille, sur la pointe des pieds, en parlant à voix basse». Cette citation, elle est encore mentionnée dans les cours de muséologie aujourd’hui. Elle s’applique à tous les lieux du patrimoine et de découverte du patrimoine – mais surtout, elle nous enjoint à être inventifs. Elle est un état des lieux de l’art et de ses lieux d’exposition dans les mentalités. Mais elle devient obsolète dans les lieux qui affichent de telles oeuvres, des oeuvres qui innovent non dans la technique mais dans la définition de ce qui est digne d’intérêt. Jean Debuffet voyait aussi dans les musées un lieu dédié à la vénération des oeuvres des maîtres, un autel à la perfection formelle, et c’est de cela qu’il retirait de l’ennui. Alors oui – pour les puristes, le MOBA ou le Christ de Borja sont peut-être des aberrations. Mais les lieux qui les contiennent ne sont ni des autels à la perfection, ni des institutions élitistes – ce sont plutôt des lieux qui célèbrent tout ce que l’amour de l’art peut produire, en bien ou en mal, et qui tout à coup nous apparaissent accessibles. Ce mouvement n’est qu’à ses débuts. Le MOBA n’a que grosso-modo vingt ans. Mais ils sont l’amorce d’un élargissement des perspectives et de la fin du cloisonnement des musées et des lieux culturels – qui deviendraient alors une célébration de l’humanité. Entière. Sans restriction. Avec ses erreurs. Surtout avec ses erreurs – parce qu’elles sont, mine de rien, les plus drôles à voir.

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2 Comments

Filed under Face B

2 responses to “L’art c’est du cochon

  1. Lili D.

    “Horreur. Stupeur. Tremblements;” Jeanne tu abuses, Amélie sors de ce corps!

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