Vous avez-dit populisme?

par Jourdain de Troie

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L’offre politique française vue au travers du concept-roi de ces dernières années.

Appui sur la tribune tribune de Raphaël Liogier «Ce populisme liquide qui se propage à tout l’échiquier politique», parue dans Libération.

Alors que l’UMP remet en cause le droit du sol, alors que l’expulsion de la jeune kosovare Léonarda divise le PS, alors que les observateurs s’acharnent à discuter si le FN est un parti d’extrême droite ou non, le mot “populisme” focalise une large part des commentaires. Ce terme n’est pourtant pas si pertinent. Le voir ainsi répandu jusque dans des publications de chercheurs contribue à sa légitimation. Pourtant il souffre de trop d’ambiguïtés. Plus qu’une erreur scientifique, qualifier un homme ou une idée de “populiste” est une erreur de jugement.

Raphaël Liogier, professeur à l’IEP d’Aix, politiste reconnu, lance dans une tribune que le populisme «se propage à l’ensemble de l’échiquier politique». Selon lui, ce syndrome se répand comme une tache d’huile, jusqu’à imprégner tous les partis. Si nous ne revenons pas sur l’idée de propagation, il nous paraît primordial de penser autrement l’état de notre offre politique. Le concept de populisme est trop large, trop extensible, et finalement trop vide pour décrire avec pertinence l’état de la politique française.

Le  populisme n’existe pas

La parodie bourdieusienne sautera aux yeux des politistes. Quand Pierre Bourdieu publie «L’opinion publique n’existe pas» en 1973, c’est avec une malicieuse provocation qu’il descend en règle toute idée d’opinion scientifiquement mesurable. Et comme “opinion publique”, “populisme” est un mot accrocheur et généralisant à outrance.

On peut ainsi qualifier de populistes un myriade d’acteurs politiques. Personne au fond n’est épargné – et épargnable : le Pen, Mélenchon, Sarkozy, Copé, Valls, Hollande…tout comme César sous la République Romaine ou Pisistrate dans l’Athènes classique.

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Martin Vidberg, pour son blog hébergé par Le Monde, 11 octobre 2013

Dans un article paru en 2012 dans Critique, Marie-Anne Paveau qualifie avec justesse le populisme de «mot voyageur»(1). On peut le transporter dans n’importe quel contexte politique.

La définition de «populisme» que donne M. Liogier se résume par ces mots (sortis de leur contexte syntaxique il est vrai) : «Démagogie électoraliste mystique, exprimant le bon sens populaire, anti-système et désignant des boucs émissaires». Dès les premières lignes, on peut appliquer la première conclusion de l’article de Mme Paveau sur la notion de populisme : elle doit rester indéfinissable pour survivre. Ici l’accumulation de caractères divers prouve cette plasticité du terme. Vous trouverez sans difficulté une myriade d’autres définitions variantes, ajoutant ou retirant d’autres qualifications du populisme. À l’instar de «bobo» ou «hipster», définir «populisme» est vain et au fond, inutile. Il y a un arsenal sémantique au service de l’imprécis, qui peut virer au calomnieux dans le meilleur des cas. Toute rigueur scientifique empêche les auteurs théorisant en science politique de se servir de ces termes, si ce n’est pour déconstruire leur emploi.

Outre la définition inutile, l’article de Mme Paveau pointe le poids d’un recours à tel mot. Une des choses que l’on apprend en méthodologie des sciences sociales, c’est d’avoir une distance à l’objet que l’on veut décrire. Or, utiliser le «populisme» dénote de partis pris implicites que la prétention à observer, décrire ou comprendre doit évacuer. Diagnostiquer un populisme, c’est en soi porter un jugement de valeur pessimiste sur la démocratie. La démocratie ayant pour fondement élémentaire la valeur du «populaire», dénoncer, comme le fait ce professeur à l’IEP d’Aix, que «[Le] populisme se propage à tout l’échiquier politique» insinue de manière latente que le populaire imprègne trop l’échiquier politique.

C’est un terme que les hommes politiques affectionnent quand il s’agit de dénoncer leurs concurrents. C’est leur droit. Mais ce n’est pas celui du chercheur. Le philosophe Jacques Rancières voit de cette manière dans l’acception «populisme» un jugement coupable d’ «amalgamer l’idée de peuple démocratique à l’image d’une foule dangereuse»(2) . De même,  Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) a mis en évidence en 1996 la «fonction idéologique de l’amalgame»  (3). La charge symbolique que le terme transporte avec lui entrave la neutralité très durement.

Monsieur Liogier a sans aucun doute raison d’alerter sur cette tendance effrayante qu’est la montée démocratique de réflexes d’extrême droite. Mais alors que le citoyen est libre de sa pensée, le chercheur est, lui, contraint par l’impératif-type de neutralité. Entre faiblesse conceptuelle et jugements inopportuns, le recours au «populisme» ne constitue pas une entrée recevable pour comprendre le champ politique. C’est un biais évident à la première lecture de l’article de Monsieur Liogier.

Il y a à notre avis un espace pour conceptualiser l’état de notre offre politique autrement que par un terme générique. En effet, l’échiquier politique est d’abord voué à des calculs électoraux qui eux-mêmes déterminent des stratégies de positionnement. L’impératif de rentabilité politique se veut en accord avec ce que les politiques et leurs conseillers estiment être les penchants de leur électorat potentiel.

Le dilemme de popularité : mourir ou prôner l’ordre

Le dilemme de popularité est notre interprétation de la réalité historique de notre offre politique française, et en particulier des grands partis. Ce dilemme représente le choix stratégique que s’imposent ces derniers.

Les échéances électorales s’accumulent. Dans un paysage où le poids électoral est une condition de puissance évidente, anticiper les élections à venir est un impératif quasi-quotidien de débat public. Ainsi, le renforcement de la fibre patriotique dans le discours apparaît comme la condition de subsistance des grands partis face à leur déclin.

L’accroissement des attentes et déclin des grands partis

Le délitement de la confiance envers les «grands partis» que sont l’UMP et le PS est plus structurel qu’on ne le croît. Si l’idée du FN d’assimiler ces deux formations à une même force immobiliste (sous la bannière de «l’UMPS») suscite la reconnaissance grandissante d’un électorat flottant, c’est d’abord parce que ces partis n’ont pas réussi à confirmer la légitimité qui était la leur au tournant des années 80. Par exemple, la responsabilité des politiques est flagrante dans l’érosion de l’emploi. La tendance lourde de la croissance est à cet égard flagrante de déclin : elle est passée d’une moyenne de 5,6% pendant les années 60 à 1,2% dans les années 2000.

Cela renforce les manques déjà criants de la politique moderne, et de fait complique encore et toujours la pérennité des politiques au pouvoir. Comme le dit Pierre Martin dans la revue Commentaires : «l’accroissement des attentes (exigence de participation, transparence, lutte contre l’intrusion des groupes d’intérêts) rend difficile la gestion gouvernementale» (4). Les opposants se trouvent dans une situation bien aisée quand il s’agît de mettre en cause la capacité des partis sortants à bien gouverner.

Ces derniers doivent ré-apprendre à organiser leur discours. Ils doivent s’aligner sur le constat d’échec, et retrouver des axes de mobilisation. Au grand dam de l’honnêteté intellectuelle, beaucoup préfèrent exalter la fibre patriotique plutôt que l’innovation politique. (car il y a un espace pour l’innovation, une provision jamais tarie de projets sociétaux à la disposition des décideurs…mais ce n’est pas le sujet ici)

L’encodage médiatique créateur de valeur politique 

Par «encodage médiatique», on sous-entend la mise en cohérence de besoins de ce que les médias perçoivent comme opinion publique. En clair, quand les rédactions parisiennes veulent coller aux “vrais gens”. Par effet d’infusion, par lente progression de problématiques régulièrement débattues dans les médias, les mentalités s’alignent sur les conclusions des sondages d’opinions. Par exemple, en janvier 2013, le CEVIPOF publie une étude intitulée «France 2013» (5). À partir de sondages d’opinion, ils recueillent un chiffre particulièrement repris dans la presse : «87% des interrogés approuvent l’affirmation «On a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre». Ainsi, on retrouve ce besoin «opiniologique» dans les baromètres de popularité. Citons le dernier TNS Sofres (octobre 2013), dont les premiers rangs de la «cote d’avenir» des politiques français sont réservés au trio Valls-Sarkozy-Le Pen (6). Or, ces personnalités jouent chacune dans leur parti sur une «équation personnelle» représentant l’autorité, le “vrai chef” dont la France manquerait cruellement.

L’autoritarisme est un symptôme structurant de l’histoire politique française. Les résurgences de l’ordre monarchique dans les représentations ont fragmenté notre univers politique depuis la Révolution. À cet égard, notre républicanisme moderne, qui s’inspire en grande partie de la IIIe République pour les questions sociétales (laïcité, éducation, droits du travail, assurances sociales,…), connaissait déjà une offre politique d’autoritarisme (la “crise boulangiste” en est l’exemple même). Depuis 130 ans, l’autoritarisme structure notre offre politique.

Sa forme actuelle est fondée sur nos codes capitalistes, qui évaluent la perte de croissance économique comme un déclin indiscutable. La mise en évidence de ce déclinisme imprègne les discours, et la sphère médiatique reproduit à l’infini ces symptômes.

Ainsi, le dilemme de popularité s’oppose à tout politique : suivre la tendance ou la prendre à rebrousse-poil à ses risques et périls, prendre au mot l’apparente exigence d’autoritarisme ou…tenter l’innovation?

1  Paveau Marie-Anne, «Populisme : itinéraire d’un mot voyageur», Critique, 2012/1 n° 776-77, p.75-84

2 tribune de Jacques Rancières : «Non, le peuple n’est pas une masse brutale et ignorante», Libération, 3 janvier 2011

3 L’article «Le populisme, voilà l’ennemi!», Serge Halimi in Le Monde Diplomatique, 1996

4 Commentaires, n°143, revue trimestrielle, automne 2013, volume 36, 243p., 26€

5  L’enquête du CEVIPOF «France 2013»

6  Baromètre TNS octobre 13 pour le Figaro Magazine

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1 Comment

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One response to “Vous avez-dit populisme?

  1. Difficile a admettre, je ne connaissait pas ce site, vous voila dans mes favoris !

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