Le cosmopolitisme, débouché politique du XXIème siècle.

Par Léonard Livert

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Un récent sondage paru et relayé par la presse il y a quelques jours, a placé le Front National en tête des intentions de vote des élections européennes à venir. Au-delà des sempiternelles polémiques sur l’opportunité de tels sondages, l’étude de « l’état de l’opinion » montre néanmoins qu’il est concevable, en France et ailleurs, de porter au pouvoir, ne serait-ce que de manière éphémère, les langueurs nationalistes des 19ème et 20ème siècles. Les inquiétudes suscitées par l’improbable nécessitent, avant les réponses, une compréhension des processus à l’œuvre. Il serait erroné d’expliquer premièrement la montée en puissance des extrêmes par l’incapacité d’endiguer le chômage ou par la persistance de la crise économique – on a vu pareilles situations sans les réactions actuelles. On confondrait conséquences et causes ; l’enjeu est plus profond. Crise économique ? Crise de l’Europe ? Non – crise du politique et du démocratique avant tout.

Parcellarisation des sociétés européennes : l’enjeu des démocraties post-totalitaires.

Parler de la crise du politique et du démocratique n’implique pas absence de pouvoir politique et déni de démocratie. Si, évidemment, la démocratie libérale que nous connaissons est perfectible, il n’en demeure pas moins, peut-être est-il nécessaire de le rappeler, qu’entre autres une réelle souveraineté nationale s’exerce chaque jour, par le biais de la représentation indirecte des citoyens, contenue dans les limites de l’État de droit. L’enjeu se situe au niveau des débouchés du démocratique, de sa construction et des forces qui le sous-tendent. Le défi auquel nous devrons faire face, la question qui ne saurait être éludée si nous souhaitons une perspective autre que les  propositions des mouvements nationalistes en Europe, résident dans la maîtrise de la dialectique hétérogène-homogène, maîtrise qui caractérise le démocratique et qui fait manifestement défaut aux pouvoirs politiques.

S’il est possible d’établir de manière lapidaire les tensions que doit régler le politique, rappelons pêle-mêle l’instauration d’un pouvoir surplombant capable – notamment par la coercition –, pour contrer l’inexorable conflit de tous contre chacun, de créer du commun, d’unifier, de policer par la règle et son obéissance, faire vivre ensemble – proposer du bien commun. L’exigence démocratique est posée avec clarté par le sociologue Alain Caillé1. A l’inverse des mouvements totalitaires, le démocratique ne nie pas l’essence conflictuelle des rapports et intérêts humains. La dialectique à prendre en compte est celle de la reconnaissance des divergences, altérités et pluralités du « corps social » (hétérogénéité) que doivent surplomber, transcender pourrait-on dire, les exigences communes et le vivre-ensemble (homogénéité).

L’équilibre, précaire, devient aujourd’hui, carrément instable. Alain Caillé y voit la naissance d’un « parcellitarisme » qui, en miroir, fait écho aux totalitarismes d’antan. Les totalitarismes que Caillé qualifie de « classiques » rompaient cette dialectique par la négation de l’hétérogène et la  mise en œuvre d’une homogénéité paroxystique, manifestées par l’illusion dangereuse d’un peuple un, incarné dans l’individu du Führer, du Duce ou du Petit Père des Peuples. Le processus serait aujourd’hui inverse : le politique ne parvient plus à unifier la pluralité ; le corps social est un ensemble tronçonné, composé de parcelles étanches, irréductibles les unes aux autres et que, tout en reconnaissant l’existence de mouvements divers et opposés au sein d’une même société, l’on n’arrive pas à transcender par le commun, l’impératif du global, le partage et le collectif. L’individu ne se mue plus en citoyen. Les exemples de ce mécanisme sont nombreux. Le discours ambiant veut nous faire croire que fonctionnaires et salariés du privé, les différentes collectivités religieuses, strates sociales, etc. ne peuvent pas, intrinsèquement, aspirer au même « commun » ; leurs aspirations peuvent effectivement diverger, voire s’opposer – elles ne sont pas pour autant irréconciliables ; il y aurait également les délicieuses « lois de l’économie », insolubles dans l’exercice du pouvoir étatique et de son instrument, la loi (tout court). Les totalitarismes produisaient de l’homogène, le système actuel façonne de l’hétérogène. La crise politique dont chacun est conscient réside sûrement dans le morcellement et l’impuissance à lier ces forces contraires sous une déclinaison commune. Cette crise, on le dit souvent, détourne les citoyens de la politique, elle ne les détourne pas du politique pour autant. Son besoin est au contraire aujourd’hui plus qu’admis, car face aux enjeux contemporains, vers qui d’autre se tourner ? Seul le politique détient la légitimité suffisante pour produire ce commun et cet unifiant qui résoudrait la crise actuelle. Or, aujourd’hui, ni le marché, ni les communautés religieuses, ni les sociabilités infra-étatiques ne sont capables d’investir le champ du commun. La demande pour du politique unifiant semble un des marqueurs essentiels du choix du vote ou de l’adhésion à un projet électoral. C’est là où le Front National a un coup d’avance, car face aux tergiversations idéologiques des autres partis « conventionnels », il a su (re)-proposer une réponse politique reproduisant l’illusion d’un pouvoir homogénéisant, le nationalisme, qui, l’on ne se trompera pas, ne résoudra en rien l’instabilité actuelle du couple démocratique hétérogénéité-homogénéité.

Prendre en compte le pluralisme, l’intégrer dans l’unité : le choix du cosmopolitisme.

La solution toute faite de l’État étriqué fonctionne parce qu’elle a le mérite de proposer un semblant de réponse politique aux défis auxquels est confronté le démocratique. Il est cependant incomplet, n’est pas parvenu et ne parviendra pas à unifier les deux termes de l’enjeu posé. Il s’avérera inefficace à l’heure où l’État dépasse ses frontières. Les autres solutions ont elles aussi échoué. Les grandes idéologies du XIXème et XXème siècle ne semblent plus capables d’enthousiasmer les populations par une visée commune. La chute du bloc soviétique a, elle, laissé en suspens la vocation de l’Europe politique sans que l’on trouve, jusqu’à maintenant, de solutions alternatives : la protection de l’Europe et la revendication de la démocratie libérale face au bloc de l’est sont obsolètes. La perte de l’objectif commun qui pouvait rassembler l’hétérogénéité des nations nécessite une nouvelle réponse. Les pistes explorées par le sociologue allemand Ulrich Beck2, notamment le cosmopolitisme, pourraient inverser la pente sur laquelle s’est engagé le politique.

Une décortication sommaire du terme « cosmopolitisme » serait peut-être suffisante pour éclairer la notion. Est cosmopolite l’homme qui appartient à la fois au cosmos et à la polis. Le concept permet véritablement de retrouver l’équilibre de la dialectique démocratique que nous quittons pas à pas. Il reconnaît l’appartenance de chacun à un ensemble commun, le cosmos, tout en l’intégrant dans les structures politiques particulières que l’on ne peut éluder et qui peuvent s’ouvrir aux différentes incorporations dans des sociabilités, groupes et sociétés infra-étatiques. A cet égard, le terme est souvent travesti par l’usage de la langue : le cosmopolite est entendu comme l’homme sans ancrage. Le cosmopolitisme insère au contraire les hommes dans une relation de double appartenance, la première dans un cercle homogène et global, la seconde dans des relations particulières et individuelles. La compréhension de cette articulation et sa mise en pratique politique réconcilient le double enjeu hétérogénéité-homogénéité. Il a le mérite également de dépasser les  insatisfactions d’un universalisme souvent invoqué à torts et à travers pour nier les pluralismes et d’un multiculturalisme souvent utilisé pour parler en fait de cosmopolitisme (la solution du multiculturalisme ne peut être satisfaisante : ce qui est souhaitable n’est pas tant une juxtaposition de cultures diverses, mais une incorporation de ce pluralisme dans un ensemble commun). La solution cosmopolite est particulièrement éloquente pour le « problème » européen : l’acceptation d’une communauté de destinée par les citoyens européens ne pourra se traduire par un reniement des appartenances nationales, des spécificités particulières. Reconnaître ce pluralisme des structures, mais aussi reconnaître la nécessité et la réalité d’une appartenance surplombante et commune, telle est la solution du cosmopolitisme.

Quel avenir pour le cosmopolitisme ?

Soyons honnêtes, l’impact actuel de ce concept est aujourd’hui nul : il souffre tout d’abord d’une absence de traduction dans le discours politique qui le fait passer pour un terme pompeux et abstrait. Il n’est pour autant pas condamné, des termes aussi complexes que « démocratie », « universalisme », « multiculturalisme » etc. ont été intégrés et appropriés par les citoyens. Il a surtout subi la manipulation des discours ordinaires, qui l’assimilent à multiculturalisme ou le déshéritent des ancrages particuliers. Quoiqu’il en soit, la prise en compte du pluralisme de notre société et du danger du parcellitarisme devrait rendre ce concept plus influent qu’il n’est.

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