Le vent des épanchements

par Ernestine

 …ou l’avènement de l’anti-héros assumé

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épancher (s’) v.pr. Se confier librement, parler sans retenue de ses sentiments ; s’abandonner.

Expressions: 

  • épancher son coeur
  • épancher sa bile

Notre époque nous offre l’occasion de rompre avec une culture longtemps sexiste, qui a institué la pudeur, et même l’enfouissement des émotions comme clé de voute d’une idéologie qui nous voulait nets sous toutes les coutures.

Rien de nouveau cependant à la guerre faite aux idées reçues telles que “un garçon ne doit pas pleurer”. Dès lors, qu’est-ce qui change ?

Eh bien tout d’abord, la forme.

“Pleure, tu pisseras moins”

Les poètes maudits ne se gênaient pas pour exprimer leurs désirs, leurs troubles et leurs peines, et même à se plaindre. Pour preuve, un extrait de de ce bon vieux Charles

    L’art cruel qu’un démon en naissant m’a donné,
– De la douleur pour faire une volupté vraie, –
D’ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.

Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ?
Car je suis vis-à-vis de vous comme un amant
En face du fantôme, au geste plein d’amorces,
Dont la main et dont l’oeil ont, pour pomper les forces,
Des charmes inconnus. – Tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu’on boit les yeux fermés,
Et le coeur transpercé, que la douleur allèche,
Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

Pauvre Baudelaire donc, soumis à l’implacable fatalité de l’admiration et des sentiments.

Cependant, la forme ampoulée, pourléchée de certains de leurs écrits laisse penser à un déguisement de l’émotion, à un embellissement artificiel. L’engouement récent pour des textes – pour ne citer qu’eux – de FAUVE vient raviver l’intérêt d’une qualité souvent oubliée: la simplicité. Les textes sont crus sans être vulgaires, comme un instantané de l’époque pris sous la lumière d’une lampe de bloc opératoire. Et c’est par ceux-ci que l’on assiste à une thérapie exposée, à l’épanchement d’un coeur qui, même s’il ne s’assume pas tout à fait encore, cherche par tous les moyens non pas à se justifier, mais à se donner une raison.

L’idée n’a rien de bien nouveau mais c’est la première fois qu’elle rencontre un tel succès auprès des médias (boudés d’ailleurs par les protagonistes)Cette tranche un peu « bobo » de la nouvelle génération semble faire la part belle aux apparences d’une époque qui a vu naître un monde qui s’écroule en 2008. Le costard, la cravate et l’attaché-case   ne valent plus rien face à la chance que l’on a de pouvoir être soi-même, et de rester entre soi.

De même, les fêlés, asociaux, et autres autistes et marginaux trouvent une nouvelle place dans la vie médiatique et Culturelle. Il n’est plus indécent d’être solitaire pour devenir célèbre.  Au feu la politique du carnet d’adresse! H’heure est à l’anti-héros qui sommeille en nous, qui pleure  beaucoup et sourit parfois, mais qui veut surtout pouvoir se rendre au boulot en jogging.

 “Me, Myself and I”

Autre exemple, Keaton Henson, garçon frêle et pâle comme s’il avait passé sa vie à l’intérieur d’un placard, et qui nous chante aisément les raisons de ses incompatibilités amoureuses de sa voix cruellement angoissée:

 ”And the one thing that keeps me from falling for you,
Is I’m truly alone and I like it.”
(Lying to You, 2013)

ou encore:

“Come on girl you knew me what you do that for?
I am selfish to my very core.”
(On the News, 2013)

Enfin, les exemples d’anti-héros à la télévision ne sont plus à faire connaître: du Sherlock anglo-saxon (Asperger égocentrique) au Walter White américain (pauvre mec au départ  vendu au diable par la suite).

Même les filles renient le grand, le beau, glamour. C’est par exemple le cas de Lena Dunham dans Girls, série presque dérangeante tellement on y est plongés dans une intimité et une vérité qui peuvent rebuter et culpabiliser tout en rassurant. Amours tangibles, copulations médiocres, égoïsmes, vies pathétiques, sentiments vrais. Tout y est exposé et voici peut être la véritable télé-réalité, bien loin des personnages grotesques qui ont fait leurs débuts sur M6 en 2001.

Pourquoi maintenant ?

Ce retour à l’humanité telle quelle peut trouver plusieurs antécédents dans l’époque que nous vivons, subissons, animons. L’un des plus grands chambardements de la dernière décennie et qui marquera certainement encore longtemps les écrits et les vies  occidentaux est à n’en pas douter la crise  économique qui débuta en 2007 (subprimes, crise de solvabilité, crise de liquidité, faillite de Lehman Brothers, crise de confiance, dissensions de la zone euro, faillite de la Grèce, montée des extrémismes, retour de bâton aussi gros qu’une météorite lancée sur le capitalisme). Les déconnexions et incohérences qui ont marqué et fait la richesse entre autre des 30 glorieuses en prennent un sacré coup dans leur légitimité. Dès lors, la crise économique est-elle en train de déboucher sur un renouveau social ? Il est permis de le penser.
Les années 70 et celles qui suivirent se sont vues instituée la nécessité de hiérarchies, de déconnexions entre le réel et la finance.  On différencie aujourd’hui les stakeholders (ceux qui agissent concrètement dans la vie de l’entreprise) et les shareholders (ceux qui jètent leur porte-monnaie sur la table et fument de gros cigares). La sacro-sainte image de crédibilité s’est infiltrée en maître mot, mais il s’agissait bien seulement d’une image. On porte un costume, on prend l’air sérieux, on fait semblant de tout savoir, de pouvoir tout prédire à l’aide d’ordinateurs astucieux. On se fait devin et on jette des millions par la fenêtre en espérant qu’une autre personne de l’entreprise se trouvera à ce moment-là juste en dessous pour les récupérer. On jette aussi des hommes par la fenêtre. Cela s’appelle dans le jargon un « licenciement boursier ». Cet homicide a pour but de montrer qu’on est tellement puissant que l’on peut même se permettre de gaspiller des hommes. Ça n’est pas sans rappeler la  légende de Dame Carcas assiégée par Charlemagne. C’est pourquoi on peut voir apparaître d’autres hommes, lassés par cette mascarade qui réclament aujourd’hui un retour à taille humaine. C’est le cas de Ernst Friedrich Schumacher qui écrit dès 1973 un livre intitulé Small Is Beautiful: A Study Of Economics As If People Mattered (Small Is Beautiful – une société à la mesure de l’homme). On y retrouve l’importance pour des préoccupations sociales, environnementales et du bon sens.  Autre explication d’origine économique, la crise des dernières années a plus majoritairement touché les hommes que les femmes. Entre décembre 2007 et décembre 2009, les hommes auraient subi 92% des pertes d’emplois salariés privés (Laurent Davezies, La crise qui vient, 2012). C’est, en somme, la fin brutale du règne masculin au travail, et a fortiori  de la phallocratie.

Deux conséquences détaillées au dessus donc : un ras le bol d’avoir à faire semblant à une époque où même l’utilité des apparences se voit remise en cause ; et l’assomption de nos faiblesses et défauts. On a essayé de paraître nets, crédibles, ça n’a pas marché et tout ce que les économies y ont gagné c’est le cancer de la dissimulation (pour rappel, la Grèce maquillait ses comptes depuis des années) et nous le cancer tout court.

“Crache ta bile”

Si le coeur s’épanche, si les égoïsmes se font écho, si l’anti-héros est un nouveau moyen de se rassurer, la bile elle aussi est plus apte à être épanchée.

Ce phénomène en revanche, semble se passer de voix. Non, il s’écrit, s’immisce dans la grande fosse d’Internet.
Les nouvelles technologies permettent un paradoxe: elles font écran devant nous, nous permettent de mentir, de tricher sur notre propre compte. Elles révèlent aussi, de par l’immensité de cette toile digitale qui s’est tissée depuis la fin des années 80, nos démons intérieurs et le plus souvent, notre colère. Celle-ci s’exprime d’autant mieux que nous sommes cachés, perdus au sein de l’infiniment grand. Voilà sûrement pourquoi il est possible de  voir affluer des commentaires haineux sur divers sujets sur Facebook, ou encore apprécier l’apparition de “tweets” à caractères violents.

À trouver ici, la “Carte de la Haine” aux États-Unis réalisée à partir de la géolocalisation de tweets par les chercheurs du “Floating Sheep Project”.

La tendance actuelle est donc à l’assomption de nos êtres bruts, profonds, tristes, perdus, violents, peut-être même bêtes ; que ce soit à la lumière éclatante des projecteurs ou dans les sombres recoins d’un pavillon en banlieue de Saint-Martin-sur-Écaillons.

Si le vent d’autan fait jacter les fous, le vent des épanchements fait chanter les hommes. Emportera-t-il ainsi tous nos masques ?

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