Manifeste Poilant du Barbu

par Eva

Le 31 octobre 2013, la controversée Marine Le Pen faisait souffler un vent de polémique sur l’antenne d’Europe 1, en déclarant à propos des otages du Niger: “j’ai ressenti un malaise en voyant ces images (…). On avait l’impression de voir des images d’hommes qui étaient très réservés, les deux qui portaient la barbe taillée d’une manière qui était tout de même assez étonnante (…).” Tentons de faire abstraction des sous-entendus de ces propos pour nous focaliser sur un détail bien plus intéressant: la mention de la barbe. Considérons celle-ci comme potentiel de suspicion, et le barbu comme source de crainte.

Figure mythique entre toutes, objet de fascination aussi bien que de rejet, enjeu essentiel lors des débats à l’apéro (cherchez bien, vous en avez forcément parlé un jour, même sans apéro), le barbu ne cesse depuis l’Antiquité de susciter la controverse. Soyons clairs, je ne vous parle pas du mal rasé de la veille ou même de trois jours, au potentiel de sensualité non négligeable, cela va sans dire. Ignorantus, ignoranta, ignorantum ! Je vous parle du Barbu Véritable! du Touffu Facial! de la Frimousse Poilue! de la Trogne Forestière!

Illus barbe

Saint-Barbe

La barbe, du latin barba, ae, est apparue dès l’Egypte Antique, notamment avec le khebesout, cette barbichette postiche arborée par les pharaonnes & pharaons, caractéristique des dieux du Nil, symbole de pouvoir & de puissance. De même chez les Hellènes, le port de la barbe longue et fournie exprime la sagesse, le savoir ou la position sociale privilégiée d’un individu. Elle est l’apanage des philosophes, des hommes d’Etat, des sages et des écrivains. Les Grecs considéraient-ils que la garniture barbesque était proportionnelle à la sophia ? Quoiqu’il en soit, les représentations de Socrate, Platon, Homère, Hérodote, Périclès le prouvent: l’imberbe méchu n’avait jadis absolument pas le droit de cité.

Soulignons que dans les trois principales religions monothéistes, les prophètes sont barbus: retenons Moïse, domptant la Mer Rouge barbe au vent et canne en l’air, le précurseur hippie Jésus, ou encore l’irreprésentable mais non moins capillairement fourni Mahomet. Dans la mémoire collective, les peuples guerriers sont toujours barbus: Wisigoths, Saxons, Francs, Vikings, Maures, et dans une moindre mesure car plus orientés moustache, les Gaulois & les Huns. Les premières dynasties moyenâgeuses occidentales, Carolingiens puis Mérovingiens, conservent également le look métalleux cheveux-barbe-longs; la perte de ces attributs signifie le néant social (je vous renvoie au triste destin de Childéric III, ultime roi mérovingien).

Résumons: force, intelligence, virilité. Ah le Barbu, cet être supérieur, appelé à prendre le pouvoir sur le monde… Je plaisante voyons, chacun sait que seule la femme est l’avenir de l’humanité. Et toc.

 Sale barbe

Mais je vois à présent amis barbus le démon de l’orgueil s’emparer de votre âme, tandis que vos frères rasés ou imberbes se lamentent sur la vacuité de leur condition de sans-poil. Par souci d’objectivité, il est de mon devoir de rappeler qu’il existe une dimension négative du barbu qu’on ne peut occulter, et qui selon les époques l’emporte. Les Romains tenaient le poil en horreur (soulignons la lippe soigneusement rasée de Jules César, Cicéron & autres huiles latines); très vite la représentation du barbare devient indissociable d’une tignasse capillaire et pileuse dont nul ciseau de Jean-Louis David ne peut venir à bout. La férocité, la cruauté et le primitivisme de l’individu va de pair avec une barbe brute, hirsute, dont le flot indomptable fait écho à un expansionnisme victorieux, capable de faire chuter les plus grandes civilisations (tous les sacs de Rome entre 390 av. J.C et 546 furent l’œuvre de hordes de barbus). Sur le plan sociétal, si le savant ou l’homme de lettres barbu occupe une position privilégiée, rappelons qu’il est avant tout un marginal, dépendant du bon vouloir du public, du mécénat et des autorités; son existence peut basculer à tout instant; l’ami Socrate aurait pu en témoigner.

La barbe signifie ainsi l’isolation et la précarité: le barbu c’est l’homme que l’on ne connaît pas, car la moitié de son visage est cachée par un voile de poils; sur le plan esthétique la barbe, souvent associée à la saleté, car servant de garde-manger, de refuge à un fabuleux éco-système bactérien, ou tout simplement parfaitement moche (notre bien-aimé Roland Barthes ne disait-il pas de l’Abbé Pierre qu’il était proche de “l’état zéro” ?) inspire le dégoût. Or l’inconnu suscite la crainte, et la répulsion le rejet. Dans l’imaginaire populaire, l’homme douteux devient alors un barbu: fou, sorcier, vagabond, bandit …

La métaphore alimentaire d’une barbe qui “mange le visage” ne sous-entend t-elle pas une déshumanisation de l’individu, un bouleversement identitaire qui laisse place à la figure honnie et redoutée du monstre ? La légende de Barbe-Bleue, le meurtrier prédateur et misogyne qui pousserait n’importe quelle femme à s’engager chez les Femen, en est un exemple éloquent. L’homme en déchéance serait donc celui qui se laisse pousser la barbe: le Fagin de Dickens est un raté social, sa longue barbe crasseuse est la manifestation physique de son fatum. Notons qu’après son audacieuse évasion, l’une des toutes premières choses qu’accomplit Edmond Dantès (Le Comte de Monte Cristo) consiste à se faire raser; ce geste fort signifie sa réintégration dans la société; en redécouvrant son visage, il se le réapproprie et s’inscrit dans une quête de la dignité perdue.

Barbe brousse

Cette dichotomie du Barbu persiste encore de nos jours; le barbu c’est toujours la figure du vieux sage (Tolstoi, Soljenitsyne …) c’est ce Super-Mâle que l’on peut apercevoir dans les réclames des parfums de luxe, le hipster bobo-branchouille qui fait succomber la population féminine du Quartier Latin; mais c’est aussi le beauf à l’œil torve de votre palier, le vilain taliban tapi dans sa montagne poussiéreuse, l’illuminé new-wave qui se balade tout nu la nuit (mais garde quand même ses sandales à scratch par bienséance) pour capter les chakras de la Déesse Lune. D’où un traumatisme permanent pour le barbu, sans cesse déchiré par les contradictions de la société et son inner voice. Le jeune J.V. en témoigne: “J’ai beaucoup souffert: entre les grands-mères qui m’appellent l’homme des bois et les mecs bourrés du 6e arrondissement qui me traitent de gauchiste branleur parce que je suis à poils longs…C’est dur.”

Mais justement, le barbu n’incarne t-il pas l’un des derniers bastions du subversif ? En effet dans ce monde des apparences où tout se veut lisse et policé, le barbu exprime physiologiquement son opposition à la normalisation et au formatage: “on semble plus libre, un peu franc-tireur, en un mot plus primitif, bénéficiant  du prestige des premiers solitaires (…) dépositaires de l’esprit contre la lettre” (Roland Barthes). La barbe surgit dans le réel et bouleverse l’ordre établi; son intensité s’oppose à la fadeur d’une existence programmée, elle est protestation. Polémique par essence, elle ne peut se contenter d’une simple neutralité et suscite donc le malaise chez l’Autre.

Dans une ère de la communication totale, de l’étalage et du surenchérissement, la barbe est un jardin secret, un rempart face à la surexposition; le barbu conserve une aura de mystère, une intégrité et une sincérité qui détonnent. Paradoxalement d’un point de vue psychanalytique, le barbu c’est aussi cette figure d’autorité, de stabilité que nous recherchons tous inconsciemment. La barbe c’est à la fois le reliquat d’une nostalgie infantile de la tendresse maternelle mais aussi le réconfort et la chaleur de la figure paternelle. En ce sens elle est une sorte d’entité supérieure; son porteur en dépasse sa propre condition d’individu mortel (je vous cite pêle-mêle quelques barbus mythiques: Homère, le Père Noël, Dieu).

Enfin, le barbu c’est aussi un retour au véritable trivial. Certes ces dernières années ont été le théâtre d’une exhibition à outrance des corps et d’une (fausse) libération des mœurs. Mais ce déballage est trop souvent le fruit d’une mise en scène mercantiliste. Or face à cette trivialité de façade le poil de barbe apparaît quant à lui nu, sans fard, désintéressé. Rugueux et obstiné, il a le mérite de nous rappeler l’Homo Sapiens originel que nous étions, à l’âme pure de toute artificialité.

Le Barbu pique; là réside son intérêt et son essentialité.

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1 Comment

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One response to “Manifeste Poilant du Barbu

  1. Lili D.

    Nom de Zeus Eva cet article est jouissif!!!! Si les murs de ma chambre n’étaient pas si fins, j’aurais éclaté de rire volontiers, mais mes voisins risquent de me prendre pour une tarée… En plus, que de citations du monde antique, tu pinces la corde qui fait bouger mon coeur là! Enfin, petite remarque en passant : “le hipster bobo-branchouille qui fait succomber la population féminine du Quartier Latin”, je confirme, naturellement, même si là où je suis il y a plutôt un “’illuminé new-wave qui se balade tout nu la nuit (mais garde quand même ses sandales à scratch par bienséance)” (je sais pas s’il se balade nu la nuit, mais il ne porte pas de chaussures, à part qqfois les fameuses sandales à scratch…)

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