Surveiller et punir : pour une archéologie (#1)

Lectures de Foucault (I), par Ludovic Berton

Présenter un auteur en se pliant à un exercice purement biographique me semble compliqué, et peut-être même, dans le cas de Michel Foucault, ridicule. Car il y a plusieurs Foucault, sans aucun doute. Il l’écrivait lui-même, en bon nietzschéen, dans L’archéologie du savoir : « ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même ; c’est une morale d’état civil ; qu’elle nous laisse libre quand il s’agit d’écrire… ». Tout ce qui est profond, en effet, aime le masque. Il y a donc le Foucault éminemment nietzschéen, généalogiste et patient ; celui, érudit, de L’histoire de la folie et de L’histoire de la sexualité ; celui, militant et gauchiste, du « Groupe Information Prison » des années 70 ; celui, plus étrange, de la Corriere della sera, et père de fameux articles sur la révolution spirituelle iranienne.

En revanche, il y a un Foucault dont les positions philosophiques sont extrêmement constantes, et sur lesquelles repose Surveiller et punir (1975). Ce sont ces principes théoriques, situés au croisement de la philosophie et de l’histoire, de la politique et du droit, de l’économie politique, que je vais tenter d’exhausser.

 Surveiller punir

Généalogie du présent

Le livre s’ouvre sur la mise en vis-à-vis de deux documents différents par leur contenu et par leur époque : le premier, extrait de La gazette d’Amsterdam, évoque l’insoutenable supplice de Damiens, condamné le 2 mars 1757 à faire amende honorable en place de Grève, pour avoir attenté à la vie du roi Louis XV ; le second est un règlement, un emploi du temps, élaboré par Léon Faucher en 1838 pour la Maison des Jeunes détenus à Paris. Par cette rencontre, Foucault esquisse implicitement son ambition qui est de montrer une certaine évolution dans la « rationalité » des peines, dans l’économie des châtiments. Par pur désir savant ? Non. Si Foucault se pose la question de savoir comment interpréter ce changement, ce basculement qui s’opère dans l’art de punir en trois quarts de siècles, s’il s’interroge sur le passage d’un art de punir qui fait du châtiment une sombre fête, un théâtre sanglant semblable au premier cercle de l’Enfer, dont les corps mutilés, brisés par la force déchaînée du souverain, en constituent les malheureux acteurs, à une rationalité subtile et cachée, aussi discrète que continue, c’est, surtout, comme il l’indique en quelques mots au début du livre, en vue de contribuer à écrire une « histoire du présent1».

Il y a, bien entendu, le présent de Husserl, pure expectative, dont la conscience scrute les signes pour tenter d’y saisir les possibilités à venir. Mais le présent dont il s’agit ici, auquel appartient le philosophe, est en lui-même et pour lui-même un événement philosophique. Mieux que présent, imminence ; et l’imminence, c’est « aujourd’hui ». C’est ce mot, à la fois simple et mystérieux, qu’il s’agit de faire résonner pour en décrypter la langue, en faire parler les non-dits, et dont Foucault faisait mérite au Kant de Was ist Aufklärung ? d’avoir su le premier, à sa manière, poser la question. Mais faire la généalogie du présent, suppose une archéologie, une reconstruction contextualisée d’une certaine manière de penser antérieure à nous. La méthode exige une différenciation : on construit son objet de recherche par différence avec ce qui l’a précédé. D’où la mise en vis-à-vis de deux documents de nature différente au début du livre, « un supplice et un emploi du temps2 », pour penser ce basculement entre « l’horrible gaîté des bourreaux »3, pour parler comme Deleuze, et une rationalité plus déliée, plus subtile dans l’art de punir. C’est en outre, comme nous le disions, l’étape méthodologique nécessaire pour se poser la question du pouvoir, à l’heure où il parle, lui, Foucault, mais aussi, bien sûr, au sein de cet « aujourd’hui » qui est le nôtre.

Le corps de l’histoire

Redessiner le visage d’une époque, le faire parler, comprendre son langage, c’est, pour utiliser les mots de Lacan, dévoiler ses signifiants maîtres. Dans Surveiller et punir le signifiant maître c’est le corps. Il s’agit, en somme, d’essayer « d’étudier la métamorphose des méthodes punitives à partir d’une technologie politique du corps où pourrait se lire une histoire commune des rapports de pouvoir et des relations d’objets4 ». C’est en cela, pour reprendre l’expression de Jacques Revel, que Surveiller et punir est le livre « le plus historien de Foucault5 ». Non pas parce-qu’il recueillerait pieusement les sages vérités que lui fournirait l’histoire, mais parce-que sa méthode le place d’emblée dans le lieu où s’écrit l’histoire. Le procédé foucaldien de l’archéologie consiste à se transporter dans le contexte de constitution de l’objet historique. A ceci près que, plutôt que de faire la description intérieure de l’expérience vécue par le sujet, Foucault tente de restituer une expérience globale. Le geste philosophique de Foucault consiste donc à se demander « comment l’histoire s’écrit, comment se constituent les objets historiques6 ». La question, à partir de là, est de savoir comment notre culture en est venue à modifier sa vision et son expérience du corps, car c’est par lui qu’une histoire des peines et des châtiments devient désormais lisible.

1. M. Foucault, Surveiller et punir, coll. Tel, Paris, Gallimard, 1975, p. 40.

2. SP, p.14.

3. G. Deleuze, Foucault, Paris, Les éditions de minuits, coll. « critique », Paris, p. 31.

4. SP, p. 31

5.« Foucault et les historiens », J. Revel, Le magazine littéraire, juin 1975, n°101, cité in Surveiller et Punir de Michel Foucault.. Regards critiques 1975-1979, Presses universitaires de Caen – IMEC éditeur, p. 91

6. J. Revel, art. cit., p. 87

Photo Gosha Rubchinsky

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