Communication Politique et Démocratie. Le principe et les pratiques.

Par Jourdain de Troie

La question de la communication spécifiquement politique polarise de manière exacerbée les ressentiments. Alors même que le métier de communicant politique s’institutionnalise, le démos perd confiance en ses représentants.

À rebours d’une désormais traditionnelle dénonciation du rôle anti-démocratique de la communication politique, à nous de chercher en quoi cette dernière est, au fond, intrinsèquement démocratique. À l’aune du sens commun, du prophétisme décadentiste et de la science sociale, essayons de réintégrer une perspective démocratique à la problématique de l’image en politique.

Communication politique

Épouvantail de l’intention politique

La communication peut être définie en deux mots : message et image. L’acte de communication se traduit par une relation sociale d’énonciation de sens. Un énonciateur transmet une idée à un public-destinataire. La communication dans nos régimes représentatifs s’accompagne du soucis démocratique : tout représentant politique qui utilise des médias pour énoncer un message sait qu’il sera soumis à moyen ou court terme à une élection, qui engagera sa carrière, son programme, son parti. Hollande, Valls, Copé, Le Pen, Sarkozy, Montebourg, NKM, Hidalgo ; mais aussi les maires des plus petites communes de France, les présidents de région, les députés, etc : tous sont à l’évidence en permanence sous cette perfusion d’imminence de l’élection…et cela se voit.

Nul doute que chacun d’entre nous a déjà entendu ou fait ce commentaire : «C’est de la comm’». Cette sanction aposable par tout destinataire de l’acte de communication exprime la conscience de l’impératif de l’image en démocratie représentative. Dire cette phrase, c’est souligner que la transmission du message est brouillée. Au lieu de percevoir l’essence du message (exemple : «Je viens vous parler du made in France»), le destinataire perçoit l’intentionnalité du message («Vous m’avez vu avec ma marinière n’est-ce pas?»). Cela augure du dévoilement des «hommes de l’ombre», les communicants, les «spin doctors», dont la trace est maintenant scrutée par la presse et l’électeur. La question qui est posée par ce phénomène est celle de la sincérité du représentant politique. Par l’analyse du «plan comm», nous voulons savoir si le sujet est plus préoccupé par la visée de son action ou par l’action elle-même. Ce voyeurisme, cette obsession pour les coulisses s’avère féconde pour la presse. Et le grand public de découvrir la part de non-su que cultivent les communicants : voyez ce dernier dossier sur les communicants dans M le magasine du Monde («Les politiques sous influence» le 4 octobre dernier), ou cette série intitulée «Les Hommes de l’Ombre» diffusée sur France 2 en 2012.

Mais cet engouement médiatique se focalise surtout sur la communication politique et ses professionnels lors des scandales politiques. L’agence EuroRSCG a par exemple fait l’objet de véhémentes critiques sur la teneur des conseils qu’elle a donné à DSK et Cahuzac avant qu’ils ne soient rattrapés par leurs travers. Par sa connaissance plus que probable des «faiblesses» de leur clients amenés à exercer de gigantesques responsabilités, et l’explication de son mutisme quant à ces secrets au nom de la défense arraisonnée du client, EuroRSCG n’a pas survécu, et s’appelle maintenant Havas.

De plus, le communicant, par sa figure de proche conseiller du politique, est qualifié par le sens commun de «gourou». Jacques Séguéla et Stéphane Fouks en étant les emblèmes les plus manifestes. Dernièrement, Médiapart a titré un article sur le nouveau conseiller de Jean-Marc Ayrault  le qualifiant de «professionnel du mensonge». Le communicant chef de secte de l’opinion, maître de ses fébriles fidèles, nierait la démocratie. Mais alors, qui de Jérôme Cahuzac ou de son conseiller d’EuroRSCG a regardé l’Assemblée Nationale «les yeux dans les yeux» pour dire qu’il n’avait pas de compte en Suisse?

La communication hypertrophiante

Dans ses Principes du Gouvernement Représentatif (Flammarion, 2012), Bernard Manin présente un idéal-type de l’actualité de notre gouvernement représentatif. Après une période de parlementarisme et une période de monopole des partis, nous nous trouvons depuis les années 1970 dans une «démocratie du public». Ainsi, «[la] forme du gouvernement représentatif se caractérise par l’apparition d’un nouveau protagoniste de la délibération publique et d’un nouveau forum de délibération : l’électorat flottant et informé  et les médias.» Entre l’électorat flottant et les médias d’une part, et les politiques d’autre part, on trouve une communication qui influence les premiers et conseille les seconds. La communication prend une forme hypertrophiante : elle branche ses ramifications partout et prend une forme démesurée.

La communication aurait changé de dimension. Auparavant simple fonction politique, la vague gestion de l’image d’un personnage public, confiée à un vieux militant méritant, est devenue une véritable branche de métier, composée d’experts de l’opinion et du marketing. Comme le dit Olivier Da Lage dans un article publié dans la Revue Internationale et Stratégique, « (…) La communication n’est plus périphérique aux enjeux stratégiques, mais est au centre de ces derniers.» Et cela vaut autant sur la scène nationale que sur la scène internationale (la guerre d’Irak de 2003 en étant l’exemple historique par excellence).

Nouvelle par son ampleur, elle n’en serait pas moins dangereuse. Le Monde consacrait récemment une tribune intitulée «Omniprésents, les «spin doctors» infligent un coût moral à la démocratie»(3). On pouvait y lire un diagnostique franchement pessimiste sur la démocratie du public :

« [La]  désillusion démocratique doit plus encore à la nouvelle économie symbolique instituée par le marketing politique. Est-il sans conséquence que les citoyens soient assimilés à des consommateurs, auxquels s’appliquent des procédés issus de la publicité marchande ? Ces citoyens le sont-ils encore lorsqu’ils sont les “cibles” de tactiques et de calculs cyniques ?»

Ces experts ne sont pas élus, et leur travail consiste à construire ou redresser l’image de leur client coûte que coûte. Le travail se fait donc au mépris de la vérité et de la légitimité politique. On arrive même parfois à de véritables conflits d’intérêts…revendiqués. Dans ce même article du Monde, un sondeur se vante d’avoir conçus des campagnes pour plusieurs candidats aux mêmes élections : «Trois présidentielles pour dix-sept candidats». La communication n’est-elle définitivement pas Raison ? Nous pensons qu’au delà de ces intrications illégitimes, certains points de vue confondent deux choses : les pratiques et les principes. La communication est au contraire des diagnostics précédents, hautement démocratique dans son principe, même si des pratiques l’ont déviée de sa fonction.

Dans la communication politique réside l’idée de démocratie

Si certaines pratiques ont dévoyé l’image de la communication politique elle-même (paradoxalement), elle n’en demeure pas moins fondamentalement démocratique. Dans la relation démocratique élu-électeur, l’électeur a toujours plus de pouvoir in fine. De même, dans la relation de communication émetteur-récepteur, le récepteur a le rôle le plus important. Il participe à l’élaboration du message en deux temps : premièrement parce que l’émetteur du message en façonne le contenu à destination du récepteur, et deuxièmement parce que le récepteur réinterprète le message qui lui est adressé.

La communication est démocratique parce qu’elle ne fait «s’adapter à la demande du démos». Le vrai travail du communicant n’est absolument pas ce qu’on peut appeler du «packaging», de l’enveloppe illusoire d’un homme public-produit. Il s’agit de réaliser une véritable enquête de sciences sociales et d’aller chercher dans la profondeur sociologique le sens à donner à une stratégie. C’est le travail des premiers communicants en France, Jacques Pilhan et Gérard Colé, qui, au service d’un Mitterrand à mille lieux d’incarner un potentiel président de la République, vont entreprendre une gigantesque enquête sur les français et leurs attentes politiques pour la France des années quatre-vingt. Elle est , la communication politique. Le talent est non seulement de bien faire ce travail d’enquête (attentes, mentalités, représentations de la réalité historique sont des variables très subjectives qu’il convient d’analyser avec distance et méthodologie), mais ensuite de bien retraduire les revendications latentes en message réel. Comme Gérard Colé l’aime à dire, on ne devrait pas parler de «communiquant» mais «d’ingénieur en sciences sociales». (voir cette vidéo extraordinairement éclairante au sujet du rôle de l’ingénieur en sciences sociales, notamment devant les cas de la présidence Hollande)

La «droitisation» actuelle d’une partie de l’espace communicationnel français ou la dénonciation de l’ennemi «monde de la finance» (pour prendre des exemples clivants) sont en réalité des positions de communication démocratique. Elles répondent à des attentes de l’électorat. On peut certes penser que ce ne sont pas des idées pertinentes, mais il faut savoir que la démocratie représentative n’a jamais favorisé le vrai, mais le vraisemblable. Comme le dit Bourdieu dans un article sur la Représentation Politique (4), le champ politique n’a rien à faire de la valeur de vérité. La force d’une idée en politique n’est pas sa véracité, mais sa capacité de mobilisation. C’est donc la logique démocratique qui prédomine ici.

La communication politique est par essence démocratique. Nous devons être vigilants à ne pas assimiler les graves erreurs, parfois toujours en cours, de certains professionnels à l’ensemble de la notion de communication.

  • (1)   rapprochement par D. Bougnoux dans Introduction aux Sciences de la Communication, Repères, 2011
  • (2) Da Lage Olivier, « La communication, au coeur de la décision »,
  • Revue internationale et stratégique, 2004/4 N°56, p. 59-62. DOI : 10.3917/ris.056.0059
  • (3)   par Alain Garrigou, le 09.05.2013
  • (4) Bourdieu Pierre. La représentation politique. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 36-37, février/mars 1981. pp. 3-24.
  • Crédit Photo: Paolo Nozolino
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1 Comment

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One response to “Communication Politique et Démocratie. Le principe et les pratiques.

  1. Pas d’accord avec cet article. La communication n’est pas par essence “démocratique” comme tu l’indiques. Je pense au contraire que la politique se doit d’être au plus près de la réalité et doit venir de la réalité. Il faut arrêter de voir la politique comme des gens qui regarderaient la société et essaieraient de traduire cela dans leur discours.
    ‘Ingénieur en sciences sociales” la voilà la bonne invention! Il n’ y a plus qu’à modéliser les comportements des gens et proposer des solutions toujours plus abstraites!
    Arrêtons cette erreur! Une des raisons pour laquelle les citoyens ne vont plus voter c’est justement parce qu’ils ne reconnaissent pas dans la politique, parce qu’elle ne leur ressemble pas, parce que les hommes qui sont censées les représenter ne présentent en rien leurs électeurs.
    L’utilisation des communicants est justement censé réduire l’écart entre ces politiques professionnalisés et le peuple, mais arrêtons de prendre les gens pour des cons!
    Le peuple doit avoir accès au pouvoir, sans quelque intermédiaire que ce soit. Cela doit passer par une transparence absolue, facilitée par Internet, afin que le peuple puisse exercer un contrôle sur le pouvoir, et non l’inverse comme cela se passe actuellement (je ne referais pas l’histoire Snoden).

    Bien cordialement,
    Collègue nouvelle donnien

    Nicolas Barillet

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