Blancs Bonnets et Bonnets Rouges

 par NathR 

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Les manifestations contre l’écotaxe de ces dernières semaines ont remis au coeur de l’actualité la révolte des « Bonnets Rouges » de 1675, ledit bonnet étant revêtu par les manifestants en référence à un épisode historique de protestation bretonne contre un pouvoir central et sa fiscalité honnie. L’occasion pour nous de se pencher sur cet épisode particulier.

On ne peut pas évoquer la révolte paysanne des Bonnets Rouges sans auparavant évoquer son pendant urbain, la révolte du Papier Timbré. En effet, le mouvement paysan qui se développe en Bretagne succède à un mouvement de révolte urbain auquel il est inextricablement lié : il serait donc hasardeux de l’évoquer de manière isolée.

Qu’est-ce donc que la révolte du Papier Timbré ? Cette révolte intervient suite à une pression fiscale accrue du pouvoir royal qui augmente ou crée une série d’impôts afin de financer sa guerre contre les Provinces Unies. Parmi ces mesures, on trouve des impôts sur l’étain et le papier timbré (nécessaire pour les actions en justices), ainsi que sur le vin ou encore un monopole d’Etat sur le tabac faisant augmenter les prix. Ces mesures sont très impopulaires et touchent une large partie de la population, notamment urbaine : artisans, taverniers, hommes de justice, marchands et compagnons (1).

A cette pression fiscale et au mécontentement qu’elle provoque, s’ajoute le renforcement du pouvoir royal, dans le contexte du règne de Louis XIV et de l’instauration de la monarchie absolue, qui provoque une certaine opposition des élites locales, notamment de certains parlementaires qui n’apprécient pas de voir les pouvoirs du Parlement réduits par l’administration royale.

C’est dans ce contexte qu’éclatent, d’abord à Bordeaux puis ensuite en Bretagne (Rennes, Saint-Malo, Nantes) une série de révoltes dites du Papier Timbré. Ces révoltes ont un caractère clairement antifiscal et dans un premier temps se produisent avec la participation (ou du moins une certaine passivité) de certains parlementaires (2) qui y voient un moyen de s’opposer au pouvoir royal, d’autant plus que les classes dirigeantes ont également pu se sentir attaquées par certaines mesures comme la réforme du domaine royale de 1673 qui remet en cause en partie la propriété de la terre (3). Néanmoins, ces révoltes urbaines finissent par dépasser les parlementaires et le cadre de l’opposition Parlement-Monarchie ainsi que le cadre urbain.

En effet, les protestations gagnent les campagnes bretonnes, notamment la Cornouaille : c’est la révolte dite des « Bonnets Rouges » en raison du bonnet de couleur arboré par certains révoltés (notons qu’en pays Bigouden, on arborait plutôt des bonnets bleus). D’une révolte antifiscale initialement tournée contre le pouvoir royal, on passe alors à une révolte plus large dotée d’un fort caractère antiseigneurial beaucoup plus virulente, avec des pillages, des brimades personnelles (sans mise à mort) des seigneurs et agents du fisc (fermiers, sergents, notaires, avocats, etc.) molestés (4). Révolte antifiscale et révolte antiseigneuriale sont alors très liées dans l’esprit des paysans révoltés : ils se dressent « d’un même mouvement contre la rente centralisée perçue par l’Etat et contre toutes les formes domaniales, seigneuriales et ecclésiastiques de la rente prélevée par l’aristocratie foncière. » (5) Pour James B. Collins, cela découle d’ailleurs d’un ressentiment larvé vis-à-vis de l’autorité qui s’exprime dans un processus beaucoup plus ample : « La différence entre émotion ordinaire et effondrement de l’ordre civil est floue. Les historiens ont généralement concentré leur attention sur les grandes révoltes telles que celles du Papier Timbré et des Bonnets Rouges de 1675, dans leurs analyses de l’ordre dans la France moderne, et pourtant, les difficultés continuelles inhérentes au maintien de l’ordre civil stable constituent une préoccupation beaucoup plus sérieuse pour les autorités de l’époque. »(6)

La localisation de la révolte en Bretagne plutôt que dans une autre région du royaume s’explique davantage par le contexte économique : la Bretagne traverse une période de stagnation économique avec un déclin de l’agriculture qui provoque en partie un déclin du commerce intérieur ainsi qu’extérieur : cette situation de crise ou de déclin économique rend donc plus sensibles les populations bretonnes à l’augmentation de la pression fiscale, en particulier en Cornouailles dont l’économie s’effondre après 1660.(7)

Les « codes paysans » qui découlèrent de la révolte des Bonnets Rouges ne représentaient d’ailleurs pas le programme maximal des révoltés mais constituaient au contraire des compromis, rédigés par des paysans aisés et plus modérés (cf. les revendications sur le papier timbré : seuls étaient concernés les paysans ayant souvent recours à la justice8), qui « suspendait la rébellion le temps de la moisson et dans l’attente de la réunion des états »(9).

Ce caractère antiseigneurial explique que si, dans un premier temps, des parlementaires et autres membres des élites locales, avaient pu soutenir les révoltés voire participer aux mouvements, très vites ils s’en détachèrent, facilitant, on peut le supposer, la répression par le pouvoir royal. Ce dernier ne s’y trompa guère : il punit l’attitude ambigüe des élites qui s’étaient dressées contre lui en exilant le Parlement à Vannes. Cependant la répression des paysans révoltés fut plus sévère (sans qu’il soit possible de définir le nombre de victimes) : il convenait de traiter différemment ceux qui « appartenant à l’appareil de l’Etat, rechignaient et poussaient à la désobéissance, et ceux qui se dressaient contre l’ordre social établi. »(10)

  • 1 Yvon GARLAN et Claude NIERES : Les Révoltes bretonnes. Editions Privat, Toulouse, 2004, p. 143. 
  • 2 Ibid., p. 53. 
  • 3 James B. COLLINS : La Bretagne dans l’Etat royal. Presse Universitaire de Rennes, Rennes, 2006, p. 285. 
  • 4 Yvon GARLAN et Claude NIERES : Les Révoltes bretonnes, p. 84. 
  • 5 Ibid., pp. 144-145. 
  • 6 James B. COLLINS : La Bretagne dans l’Etat royal, p. 274. 
  • 7 Ibid., p. 284. 
  • 8 Ibid., p. 292. 
  • 9 Yvon GARLAN et Claude NIERES : Les Révoltes bretonnes, p. 146. 
  • 10 Ibid., p. 145. 
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