Yes we Spock

par Jeanne B

Ou comment la Science Fiction peut faire de nous des hommes meilleurs

Petites étoiles sur fond noir. Une, deux notes de musique. Une voix s’élève: celle de Monsieur Gene Roddenberry, créateur de la plus grande série de sciences fictions de tout les temps (si si). Le son a un peu souffert depuis les années 60: ça crache, ça grésille, on pense vaguement à l’appel du Général de Gaulle. Mais un vaisseau en carton-pâte traverse l’écran de part en part, sur grand lever de trompette. Quelque part dans le monde, une génération d’américains se lève, met la main sur le coeur. Non, ce n’est pas une version rétro/sf de la bannière étoilée. Non, ce n’est même pas un hommage douteux à Armstrong (pas le musicien, pas le dopé, le troisième – voilà, l’astronaute). Les mots tombent: « Space, the final frontier. These are the voyagers of the starship Enterprise. Its five-year mission? To explore strange new worlds. To seek out new lives and new civilizations. To boldly go where no man has gone before. » En bleu apparaissent les mots sublimes: Star Trek.

Non, ne soyez pas si dubitatifs. Oui, j’aime Star Trek. Je ne porte pas de lunettes à triple foyer, je n’ai aucun problème d’acné, mes cheveux abordent une hygiène remarquable, je serais bien incapable de remonter un ordinateur les yeux fermés – sortez vous tout de suite cette idée de la tête. J’aime la SF des années 60, et je suis fermement décidée à vous en parler. Non, cet article ne sera pas une (vaine) tentative de défendre des effets spéciaux plus que douteux. Je n’argumenterai pas en faveur de l’oeuvre d’une costumière fantasque pour qui, manifestement, un collant (très, très, très) ajusté est le comble du chic et de la virilité. Je n’évoquerai même pas un art de la mise en scène des combats qui tient bien plus du Lac des Cygnes que du ring de boxe. Parce que l’âme de Star Trek, que dis-je! le coeur de Star Trek ne réside en aucun de ces éléments. William Shatner (& sa plastique de rêve) balançant son poing vers (non, pas « dans », le fait est qu’il ne l’atteint même pas) un pseudo-alien-dinosaure-verdâtre (aussi appelé Gorn) n’a pas bâti tout seul cette franchise monumentale. Quelques chiffres: Star Trek, ce sont 6 séries télévisées pour un total de 726 épisodes en 30 saisons depuis la première saison de la première série le 8 septembre 1966, 12 longs métrages (bientôt 13, à ce trop lointain horizon qu’est l’année 2016), un nombre incalculable de romans & comics, une dizaine de jeux vidéos, une montagne de fanfictions. Non, même la cuisse galbée de Monsieur Shatner n’aurait pas suffit pour engendrer ces infinies déclinaisons. La vérité est ailleurs. Et je vous la révèlerai au fil d’une série d’articles qui oui, ont une raison d’être, même pour nous, petits français du XXIe siècle.

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« hé venez les gars, on va enrouler un chien dans un tapis, lui coller une corne en plastoc et deux morceaux de cable sur la tête, et on dira que c’est un alien! »
Oui, je vous assure, la vérité est ailleurs. 
C’est juste qu’en voyant ça on le devine pas tout de suite.

Let’s talk about Trek babyyy, let’s talk about you and meeee

Pourquoi parler de Star Trek? Parce que Star Trek a du sens. Oui, tout à fait. Contrairement à la majorité de nos séries actuelles (que je regarde pourtant allègrement en mangeant des gaufres durant les longues soirées d’hiver), Star Trek avait dès son invention par Sieur Gene Roddenberry une raison d’être, un message à transmettre. Non, je suis désolée, mais je ne reconnais pas de grande portée sociologique aux Feux de l’Amour. Star Trek n’est pas seulement un divertissement (malgré son armada de vaisseaux spatiaux, sa moyenne de cinquante morts par épisode, l’adoption d’une structure en suite de mini-enquêtes de l’espace), c’est avant tout une philosophie. Non, je ne suis pas en train de vous demander d’acheter un phaseur, de vous épiler les sourcils et de vous faire une coupe au bol – les trekkies/trekkers (fans de Star Trek pour les ignares) ne composent pas une secte à proprement parler, même si à certaines époques on a légitimement pu se poser quelques questions.

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Coupe au bol + Oreilles pointues + Sourcils rectilignes = mauvaise idée.
Sauf si vous êtes Zachary Quinto et que vous jouez le rôle de Spock dans la version de 2009-2013.
Et encore, on a vu plus seyant.

Regarder Star Trek n’est pas un mode de vie. Mais regarder Star Trek vous communique des messages de tolérance, des messages d’égalité, qui ne peuvent qu’influer sur votre vie de tous les jours. Saint Gene Roddenberry (ce qui m’embête dans cette histoire d’article, c’est qu’à un moment je vais commencer à manquer de titres pour désigner cet homme) a imaginé tout un univers avec comme ligne directrice la peinture des problèmes sociaux des années soixante au travers du comportement « primitif » d’espèces aliens, tour à tour rencontrés par des ressortissants d’une espèce humaine utopique ayant déjà résolu ces problèmes. Dans son article « Star Trek: A Phenomenon and Social Statement on the 1960s », J. William Snyder Jr indique que « Bien sûr, les épisodes ne présentent pas tous une portée sociale, mais, au travers de la série, les personnages, les thèmes, les motifs, et bien sûr quelques épisodes précis sont des analyses du sexisme et du féminisme, du racisme et de comment améliorer les relations entre les hommes, mais aussi le militarisme et la paix, autant de problématiques sociales majeures de la fin des années soixante et, quoique à un différent degrés, des problématiques sociales d’aujourd’hui ». L’angle d’attaque peut paraître surprenant au premier abord: un western de l’espace, une débauche d’imagination, un univers totalement imaginaire. Mais après tout, la liberté qu’offre la Science Fiction n’est-elle pas le meilleur champ pour les utopies, et au travers des utopies une analyse de notre propre monde? Je vous renvoie au Meilleur des Mondes de ce très cher Aldous Huxley dès 1931, pour une perspective un peu plus scolaire. Star Trek suit une ligne directrice analogue à ce bon vieux système utopie/dystopie. L’un de ses scénaristes, David Gerrold, ne disait-il pas “Ces histoires traitent de l’attitude de l’homme du vingtième siècle dans le futur. Ces histoires traitent de nous-mêmes.” ?

Star Trek, en bref, c’est un peu comme une pub Benetton, mais en mieux

C’est bien gentil bien mignon tout ça, vouloir analyser la portée sociologique d’une série de science fiction, mais pour les non-initiés il faut dire que la franchise est quand même monumentale. Un topo de base est donc nécessaire, afin de vous donner les clefs de l’analyse. Déjà, à titre informatif, je parlerai principalement de la série originale et de ses extensions directes. Grosso modo, cela veut dire « Star Trek: The Original Series » (TOS pour les intimes) et ses trois saisons, « Star Trek: The Animated Series » (ou comment contourner habilement la faiblesse des effets spéciaux de l’époque par le biais du dessin animé) et ses deux saisons, et les six premiers films, de 1979 à 1991. Pourquoi? Parce que tous regroupent l’équipage original, qui est de loin le plus intéressant et le plus emblématique. Star Trek dans son jus, concrètement. Et pour être tout à fait honnête c’est à peu près là où j’en suis moi-même dans la découverte de la franchise. Ces épisodes racontent les aventures de l’équipage du vaisseau spatial Enterprise NCC-1701 et de son capitaine James T. Kirk au XXIIIe siècle, à partir d’une mission quinquennale de découverte de la galaxie toute entière à des fins d’observation. Bien entendu, rien ne se passe jamais comme prévu, et la mission « d’observation » vire dans à peu près chaque épisode à la pure catastrophe, sinon ça serait pas drôle.

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L’équipage de base, qui, il faut l’avouer, en jette.

La composition de l’équipage en elle-même a quelque chose de profondément novateur, et même si nous y reviendrons plus en détail dans les articles suivants, elle mérite d’être mentionnée dans le topo de base. Tout d’abord, à votre gauche & tout de rouge vêtu, Montgomery Scott « Scotty », interprété par James Doohan, ingénieur en chef, écossais. A ses côtés, en jaune (moche), Pavel Chekov interprété par Walter Koenig, enseigne chargé de la navigation, russe (avec un accent à couper au couteau). Un peu devant, en bleu, Leonard « Bones » McCoy interprété par DeForest Kelly, médecin bougon d’origine américaine. A ses côtés Janice Rand, atout charme, interprétée par Grace Lee Whitney, secrétaire et un peu bonne à tout faire, également américaine. Tout devant, dans le fauteuil, James T. Kirk sous les traits de William Shatner, capitaine, américain également. Nous trouvons également Nyota Uhura, interprétée par Nichelle Nichols, lieutenant chargé des communications, originaire des « Etats-Unis d’Afrique ». Ensuite Spock, aka le légendaire Leonard Nimoy, seul membre alien de l’équipage puisqu’il est mi-vulcain mi-humain, à la fois attaché scientifique et commandant en second. Et enfin Hikaru Sulu, incarné par George Takei, pilote, qui s’il est américain ne peut cacher de très certaines origines asiatiques. Voilà. Et là, quelque chose devrait vous surprendre. Si la série se tient au XXIIIe siècle, elle a été produite dans les années 60. Et pourtant, Chekov est russe, dans un contexte de Guerre Froide (1947-1991, je vous le rappelle). Nyota Uhura est non seulement une sublime femme, mais elle est aussi lieutenant à une époque où les noirs et les blancs ne pouvaient même pas s’assoir à côté dans un même bus. Ne parlons même pas de Hikaru Sulu, qui s’il est logiquement d’origine japonaise ne voit jamais son ascendance totalement clarifiée – je vous rappelle que nous sommes d’une part en pleine guerre du Viêt-Nam (1954-1975) mais aussi au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, où ce n’était pas vraiment la joie entre américains et japonais. Et pourtant ils font tous partie du même équipage, tiennent des rôles titres. Dès sa composition, l’équipage de Star Trek s’annonce clairement comme chargé d’une portée sociale, de revendications utopiques d’équilibre, d’égalité. Autant d’éléments qui font de cette série bien plus qu’un divertissement, mais une suite de revendications.

C’est bon? Décidés à virer geek le temps de quelques articles? A faire abstraction des graphismes, des costumes, de la mise en scène, pour s’attacher au message? Je vous retrouverai donc pour une série d’articles traitant du dernier thème où mes camarades apprentis-muséologues s’attendaient à me retrouver: Space, the final frontier.

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Le mot de la fin à DC Fontana, autre scénariste de la série, à propos de la volonté de Gene Roddenberry. 
Ou comment cet homme a choisi de simplement dire « Fuck off ! » à la mentalité de son époque. Pourquoi?
Pour fonder l’une des séries les plus emblématiques de l’histoire américaine.

sources :

 

 

 

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