L’économie, cette science molle #1

par Pierre Lebeau 

Ce que change la baisse des taux directeurs de la BCE

saskia wilson  folio

La science économique est souvent présentée par ses ambassadeurs (pas forcément ceux qui la servent le mieux) comme une science, que l’on peut dès lors formaliser ou figer dans des modèles, dans l’optique d’analyser la réalité des échanges mais aussi de prévoir l’évolution de grands agrégats, et particulièrement l’évolution de la sacrosainte croissance.  Cela dit, s’il est vrai qu’il existe de véritables relations mécaniques ou de grands principes économiques, ce serait une erreur que de vouloir faire d’une telle discipline une science dure.

L’économie a en effet ses propres raisons que la raison même ignore, car elle est avant tout une discipline plaçant en son centre l’homme, avec tout ce qu’il a d’imprévisible, d’irrationnel, de passionnel.

Le présent article va essayer – sans prétention – de vulgariser la « science économique » à travers l’exemple de la baisse du taux directeur par la BCE.La nouvelle est tombée le 7 novembre dernier, la Banque Centrale Européenne (BCE) a décidé de faire passer son principal taux directeur de 0,5% à 0,25% ce qui constitue son point le plus bas depuis que la BCE existe en 1998. S’en sont suivies un tas de déclarations des représentants institutionnels et des gouvernements qui ont approuvé un tel geste allant dans le sens d’une reprise économique qui selon Mario Draghi, actuel directeur de la BCE reste « une reprise faible, fragile et inégale » qu’il convient de conforter.

 La BCE pour les Nuls

 Une institution unique en son genre

La BCE tout en haut de la pyramide du dispositif bancaire européen. C’est donc elle qui est chargée d’émettre l’euro et de fixer les grands axes de la politique monétaire. Les États se sont en effet dessaisis de ces prérogatives régaliennes dans un souci d’intégration et de coopération européenne. Le traité de Maastricht qui initie l’existence de l’institution s’inspire grandement des préceptes monétaristes. Maastricht confie deux choses à la BCE

–      le contrôle de l’inflation : les prix ne doivent pas augmenter de plus de 2% (seuil conventionnel). L’institution a un mode de fonctionnement assez proche de la Bundesbank, Banque centrale allemande.

–       l’indépendance vis-à-vis des gouvernements dans l’exercice de cette mission, à l’instar de la FED (Réserve Fédérale des États-Unis);

Il est donc à noter que la BCE est bâtie sur un modèle unique en son genre puisqu’elle n’est aucunement responsable de la croissance, du chômage et de la balance commerciale. Elle est la seule banque à se donner pour seule mission le contrôle des prix puisque la FED se voit aussi chargée de gérer la politique de l’emploi. La Banque Centrale de Chine a quant à elle les 4 missions (emploi, stabilité des prix, commerce extérieur).

Face à la situation de l’emploi et de la croissance européenne, on comprend mieux pourquoi elle essuie d’aussi vives critiques. Les économies nationales sont européanisées mais aucun moyen véritable de coordination et d’intervention européen n’est dégagé.

La boîte à outil de la BCE

La BCE dispose de trois outils pour piloter la politique monétaire communautaire, que l’on réduit souvent au « taux directeur » par souci de simplification, mais en réalité il y a 3 taux directeurs.

–       le taux de refinancement, taux auquel elle accepte de fournir des liquidités aux banques de second rang qui en ont besoin. C’est à vrai dire le taux principal, conventionnellement c’est ce que tout le monde entend par taux directeur. C’est ce taux qui a été maintenu à 0,5% en octobre par la BCE puis diminué début novembre 2013 à 0,25%. Il est sous entendu que chaque banque de second rang répercute ce prix auquel elle a obtenu l’argent auprès la BCE dans les divers services qu’elles proposent.

–       le taux de rémunération des dépôts. Chaque banque est tenue de déposer une quantité de monnaie dite banque centrale à la BCE. Cette dernière choisi de soumettre ces placements à un taux à sa discrétion. Actuellement, ces placements ne sont plus rémunérés (taux d’intérêt à 0%)

–       le taux du prêt marginal ou encore le taux d’escompte qui est actuellement à 0,75% et occupe une position marginale comme son nom l’indique.

On voit donc que par la conditionnalité de l’octroi de liquidités (via le taux d’intérêt), de prêt (LTRO), la Banque centrale détient toute la politique monétaire.

La politique de la BCE : l’inflation avant tout

Le canal du taux d’intérêt

Avant de voir un aspect pratique de la politique à travers l’exemple récent de la baisse du taux directeur, il est essentiel de comprendre certains mécanismes économiques.

Les banques et les marchés financiers occupent une place prépondérante dans notre système. Dans le capitalisme, c’est l’investissement qui porte l’activité. Le crédit occupe donc une place centrale car c’est lui qui précède l’activité économique et rend possible l’entreprise. Lorsqu’un agent privé ou public contracte un prêt, il  se voit crédité d’une certaine somme d’argent qu’il s’engage à rembourser à l’établissement prêteur selon les modalités prévues par le contrat, c’est-à-dire selon un échéancier convenu et à un prix (le taux d’intérêt) convenu. Les banques en réalisant un prêt « créent de la richesse à partir de rien », dans le sens où l’argent crédité sur le compte ne sort de nulle part : c’est un avoir chiffré mentionné sur un compte. Mais cet argent virtuel, la banque s’engage à pouvoir le garantir si jamais le souscripteur au prêt désire en détenir une partie sous forme liquide (c’est à dire immédiatement utilisable pour réaliser un échange). Les Banques commerciales ou de second rang sont donc obligées de détenir une contrepartie (dans une proportion établie) réels de ces prêts, afin de pouvoir répondre aux besoins de ses clients.

Or, il se trouve que la BCE est au sommet de la hiérarchie des banques, c’est donc elle qui émet la monnaie, l’Euro dans l’Union Monétaire, et fournit les liquidités aux banques moyennant le paiement d’un taux d’intérêt. Les banques commerciales se trouvent donc obligées de répercuter le prix auquel auxquels elles ont pu acquérir les liquidités dans les services qu’elles proposent, via le taux d’intérêt des prêts.

La relation entre quantité de monnaie en circulation et niveau de prix

La masse monétaire augmente lorsque que le montant des crédits (monnaie créée) est supérieur au montant des remboursements (monnaie détruite). Une relation économique mise en évidence il y a  longtemps montre que la quantité de monnaie en circulation et le niveau général des prix sont étroitement corrélés.

Ainsi plus il y a de monnaie en circulation, plus la monnaie va perdre de sa valeur. Toute chose égale par ailleurs, une même quantité de monnaie détenue aura moins de pouvoir d’achat : c’est l’inflation.  Pour dire autrement, les prix augmentent.

A l’inverse, il y a déflation lorsque les prix diminuent : il faut moins de monnaie pour se procurer la même quantité de biens. La déflation est à proscrire car elle entraîne un cercle infernal de la récession (baisse des prix, baisse du chiffre d’affaire, baisse des salaires, de la demande, de l’emploi, de l’offre).

La politique du taux d’intérêt : contrôler les prix…et être crédible.

On voit donc comment la Banque Centrale peut exercer la mission de contrôle des prix qui lui est assignée par la modification du taux d’intérêt : en augmentant son taux directeur, elle va enchérir le coût du crédit et donc décourager la création monétaire (via le crédit) et donc limiter la surchauffe de l’économie ; les prix vont arrêter d’augmenter. À l’inverse en diminuant son taux directeur, elle va diminuer le coût du crédit (à condition que les banques de second rang répercutent cette baisse en rognant leurs marges ; cela n’est pas toujours le cas du fait de certaines rigidités) et donc encourager à la création monétaire. Dès lors l’économie va plus tourner et les prix vont augmenter.

Par ailleurs le taux d’intérêt correspond aussi au taux de rémunération du capital. Dès lors une baisse du taux directeur a pour effet de faire « fuir » les capitaux (qui sont moins bien rémunérés). Dès lors, la monnaie domestique est moins demandée par les investisseurs étrangers. Son prix diminue relativement aux autres devises. Le taux de change de ce fait diminue en faveur de la monnaie domestique.

Enfin, la BCE a un dernier instrument concernant sa politique : la crédibilité, l’adéquation entre ses déclarations, ses annonces et ses pratiques. Les relations entre créditeur et débiteur sont fondées  en effet sur la confiance (transaction basé sur une promesse : celle du remboursement).

Les effets moyens de l’abaissement du taux directeur

La baisse récente du taux directeur de 0,5% à 0,25%  est historique. Cette décision fait suite à une baisse sensible de l’inflation qui, en septembre était de 1,1% puis en octobre de 0,7%. C’est donc la crainte lointaine de voir l’économie européenne tomber situation de déflation qui a conduit la BCE à diminuer son taux directeur. Le prix du crédit n’a jamais été aussi bas et la BCE a suivi ses engagements de l’été : elle avait annoncé un « biais baisser » de son taux d’intérêt et s’y est tenu, sa crédibilité, qualité centrale concernant des activités bancaires basées sur la confiance (la promesse d’un remboursement) est donc sauve.

Cette nouvelle a très bien été accueillie par les marchés et les gouvernements qui y ont vu un soutien à l’activité économique en berne ces derniers temps et l’euro a perdu 1,20% après cette annonce.

Une indépendance relative

La BCE se veut totalement indépendante des gouvernements des États membres qui se sont « liés les mains » dans un souci d’efficacité. Or suite à la crise de 2008, la BCE a accepté d’effectuer des recapitalisations de passifs (dettes) de certaines banques ainsi que l’achat d’actifs douteux (produits dérivés).

Une parole plus qu’un acte

La BCE est obligée d’adopter un double langage, notamment auprès des marchés financiers qui occupent une place prépondérante dans l’économie depuis les années 1980, en tant que régulateurs de l’économie. Ainsi Par ses actions ou ses déclarations, la BCE doit veiller à ne pas déclencher de panique. Par exemple, annoncer une baisse du taux d’intérêt peut montrer la bonne volonté de relancer l’économie et plaire aux marchés ; mais cela peut aussi être interprété comme le fait que la crise économique n’est pas encore résorbée ; et de fait affoler les marchés. Cela débouche sur un paradoxe majeur : augmenter les taux d’intérêt en espérant par cet effet d’annonce peut rassurer les marchés ; mais une telle annonce peut briser la faible reprise économique qui s’amorçait.

Des excès de liquidités

La BCE a diminué son taux directeur de 0,5% à 0,25%, mais il faut avoir à l’esprit qu’en réalité, les Banques ont accumulé tellement de monnaie Banque centrale qu’elles s’échangent leur surplus à un taux qui est proche de 0. Une telle baisse du taux d’intérêt n’a donc pas réellement d’effet sur l’économie.

Un crédit en chute

Le crédit aux entreprises a continué à chuter en Europe (-3,8% au mois d’août en France). D’un côté,  la situation est encore fragile, les banques ne veulent pas prendre le risque de financer des petites entreprises dont elles doutent de la solvabilité (quand les entreprises les plus puissantes s’autofinancent quasiment à 100%). De l’autre, le contexte actuel fait que les entreprises n’ont pas de velléités d’investissement.

Un taux d’intérêt aux effets incertains

Autant renchérir le crédit est efficace lorsque l’économie surchauffe, autant l’inverse est moins vrai. C’est vérifiable aujourd’hui ; les taux sont historiquement bas, les liquidités abondantes ; rien ne peut se substituer à la volonté des entreprises ou des individus de s’endetter. D’autre part, le risque est grand pour que les anticipations des agents soient haussières : les taux d’intérêt sont tellement bas que les individus ne peuvent qu’anticiper une hausse à venir des taux d’intérêt et donc ne pas vouloir s’exposer à un tel risque.

Du symbolique, encore.

On peut douter des effets d’une telle politique expansionniste. Tout d’abord baisser le taux directeur d’un quart de point est plutôt de l’ordre du symbolique et n’a que très peu d’effet sur l’économie réelle. Au bout du compte, la masse monétaire européenne décroit aujourd’hui alors que la monnaie de la BCE a été multipliée par 300%. L’impact d’une telle politique est donc faible  et la Banque Centrale va donc plutôt essayer de jouer sur la confiance via ses déclarations (faire croire à une reprise en augmentant par exemple ses taux d’intérêt par la suite). En revanche, ses interventions ont des conséquences sur les marchés financiers, selon les interprétations.

La reprises économique (engagée depuis plusieurs mois outre atlantique) se propage donc en Europe ? On peut s’attendre à ce que la BCE ré-hausse le taux directeur d’ici quelques mois. Il ne faudrait pas qu’un tel événement brise la faible sursaut économique ; ni que les marchés financiers « s’emballent » sur un type de titre et créent une nouvelle bulle qui aurait de graves conséquences.

crédit photo : Saskia Wilson
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