Category Archives: Face A

Ça pense

Bicéphale déménage

27/01/2014

Vignette couleur1

Nous sommes désormais passés sur un nouveau site. Rendez-vous dorénavant sur http://bicéphale.com

Advertisements

Leave a comment

Filed under Face A, Face B, Uncategorized

Impo(t)pulaire ?

par Lili D

Voilà que j’ai (quasiment) quitté les sphères philosophiques pour m’intéresser au bas monde de l’argent, des riches et des puissants. En pleine tempête sur les nouvelles législations concernant l’impôt, je vais me lancer, pour vous lecteurs de Bicéphale, dans le monde obscur des traders grecs et romains, pour vous montrer ce que l’on peut retirer du rapport antique à l’argent, à la richesse et à la citoyenneté.

Monnaie

L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue : vision de la richesse dans l’Antiquité

Chez les grecs comme chez les romains, et j’imagine comme dans chaque société organisée, il existe des disparités de richesses phénoménales. Entre les marchands qui gagnent quelques sesterces par jours et les sénateurs qui devaient posséder au minimum un million de sesterces pour pouvoir prétendre à leur rang sénatorial, la différence est grande. Cependant, si posséder de l’argent est valorisé, on peut remarquer que dans les deux civilisations, gagner de l’argent est considéré comme une dégradation : il s’agit de sociétés de noblesse, et pas vraiment de sociétés bourgeoises. Ceux qui sont obligés de travailler pour gagner de l’argent n’ont alors pas la dignitas, la noblesse nécessaire pour faire partie du beau monde. Les parvenus, s’ils sont enviés par certains, sont surtout critiqués et moqués : voyons l’exemple de Trimalcion, le (très) riche affranchi du roman de Pétrone, le Satyricon. Après avoir été esclave, il a amassé un pécule suffisant pour acheter sa libération mais est resté auprès de son maître qui a fait de lui son héritier. Possesseur d’une fortune colossale, il invite les héros du roman à un festin gargantuesque à vous dégoûter de manger pendant quelques jours, et fait étalage de sa richesse et de sa pseudo-culture. Entouré d’esclaves qui n’attendent qu’une chose, sa mort, il veut épater la galerie à travers une mise en scène artistique et contrôlée. Mais malgré sa fortune, il passe pour ridicule dans la société romaine et n’est apprécié que des parasites désargentés, car il est évident qu’il n’a pas eu une éducation digne d’un citoyen romain : il se vante de n’avoir jamais assisté aux leçons des philosophes. Ainsi, les grosses fortunes de Rome liées à un enrichissement progressif sont considérées avec mépris, ce qui est parfois le cas de nos grandes fortunes actuelles notamment lorsqu’elles ont été acquises de façon douteuses. La verve de Trimalcion pour défendre sa dignité face aux citoyens méprisants rappelle parfois quelques interview fracassantes de Bernard Tapie, pour ne citer que la partie émergée de l’iceberg.

Selon les philosophes stoïciens, et vous sentez pointer ici mon cher Sénèque, l’argent n’est pas un bien nécessaire au bonheur : il est égal pour un riche sage de perdre du jour au lendemain toute sa fortune. Cependant, Sénèque reconnaît (il est tout de même le plus grand usurier de son époque) que si l’argent ne fait pas le bonheur, en avoir un peu n’est pas désagréable : inutile donc pour être un sage de se dépouiller de ses biens, de se balader à moitié nu, ou de vivre dans un tonneau comme le faisait notre ami Diogène. Or si on peut dire que l’argent ne doit pas avoir d’influence directe sur le bonheur des hommes, il faut bien voir sa forte implication dans le domaine politique.

Bon appétit messieurs ! : argent et politique, corruption et intégration des citoyens

Les citoyens, à Rome, sont répartis dans des classes censitaires en fonction de leurs richesses, ce qui leur donnait droit à certaines prérogatives. Ainsi, sous Auguste, on a vu que pour devenir sénateur, il fallait posséder 1 million de sesterces. On pourrait  alors crier au scandale en disant, que ce système est absolument inégalitaire, que c’est une oligarchie réservée aux plus riches… Ce qui n’est pas tout à fait exact. Certes, lors des votes de décisions, le sénat avait la prépondérance, et lorsque les comices (assemblées populaires) votaient, on commençait par les classes les plus riches, qui contenaient moins de personnes, jusqu’à obtenir une majorité, ce qui faisait que les plus pauvres ne votaient quasiment jamais. Cependant, il existait pour le peuple des formes de contre-pouvoir, notamment un magistrat nommé le tribun de la plèbe, qui comme son nom l’indique représentait les plus pauvres, et comme son nom ne l’indique pas avait des pouvoirs très importants, notamment le droit de veto, l’intercessio, vis-à-vis des décisions du sénat. Il y a donc une forme d’équilibre – instable certes – entre le pouvoir des plus riches et celui des plus pauvres, ou tout du moins une volonté de ramener les forces à un déséquilibre moins flagrant.

En Grèce – une fois n’est pas coutume, allons voir ce qui se passe chez les grecs – et plus particulièrement dans la démocratie athénienne, les différences de richesses ne sont pas prises en compte pour l’attribution des droits politiques, notamment le droit à la parole dans les assemblées, nommé l’iségoria (iso signifie même, comme dans un triangle isocèle, et le verbe agoreuô veut dire parler). De même, riches comme pauvres peuvent siéger dans les principales assemblées, puisque les postes sont tirés au sort et non attribués par vote ou cooptation. Ce système apparaît comme le plus juste qui soit, même si en pratique il pose le perpétuel problème de la compétence des hommes choisis pour exercer une fonction.

Ce qui est peut-être le plus intéressant dans la démocratie athénienne, c’est qu’un homme qui entre en charge doit se soumettre à une évaluation de fortune, qui a lieu également à sa sortie de charge. On a vu il y a quelques temps déjà certains ministres et députés faire étalage de leur patrimoine. Fort bien. Les grecs, eux, interdisaient aux magistrats le moindre enrichissement lorsqu’ils accédaient à une fonction de l’État. Quiconque s’enrichissait pouvait être soumis à de fortes amendes ou à des peines plus conséquentes. Voilà qui met en lumière l’inanité du débat sur le salaire des députés et autres magistrats, et permettait en Grèce d’essayer d’empêcher la corruption : les hommes d’État ne devaient pas entrer en charge pour de l’argent, mais pour servir la cité. Certes, tout n’était pas rose comme en témoignent les procès intentés pour enrichissement plus ou moins subversif, mais au moins les grecs ne pinaillaient pas sur le montant alloué à leurs magistrats.

Taisez-vous, mécène que vous êtes : vers une économie du partage ?

Restons encore un peu chez les grecs, et voyons à présent comment ils gèrent leurs impôts. Les principales taxes de la cité sont réparties entre les citoyens les plus riches qui doivent financer la construction des navires de guerre (trières), le théâtre, qui est une institution d’État, l’entretien des gymnases etc… Ces taxes, appelées liturgies, étaient réservées aux plus riches : il pouvait même y avoir des procès dénonçant la plus grande richesse d’un autre particulier, qui aurait dû payer les taxes et en avait été exempté. On voit donc que ce sont les plus riches qui participent au financement public, ce qui bien sûr ne gomme pas les inégalités de richesse mais permet aux plus pauvres d’aller au théâtre gratuitement.

Revenons à Rome. C’est une action un peu similaire qui a lieu avec ce que l’on appelle l’évergétisme, merveilleusement analysé par Paul Veyne dans son ouvrage Le Pain et le Cirque, d’après la formule panem et circenses. L’évergétisme consiste pour les hommes riches, désirant obtenir une forme de reconnaissance publique, ou acquérir tout simplement la renommée, à payer des jeux du cirque ou des divertissements en général, ainsi que des distributions frumentaires pour les plus pauvres. L’évergétisme devient presque une institution officielle : si elle reste le fait de particuliers fortunés, il est très mal vu pour un général triomphant de ne pas offrir de jeux glorieux au peuple de Rome. On voit là encore que ce sont les plus grandes richesses, (intéressées certes, mais ne le sont-elles pas toujours), qui financent en partie le divertissement populaire.!quand on voit que de nos jours, de grandes fortunes à la tête de grands organismes de presse (cf le groupe Lagardère) décident de lâcher ces magazines car la version papier n’est pas assez rentable, il y de quoi se dire : « Mais où va le monde ? » ou plutôt comme disait Cicéron « O tempora, o mores ! ».

Petite précision finale : je sais que je ne peux m’empêcher de vous dresser un tableau idyllique de la Rome et de la Grèce antiques, mais enfin il faut que je me fasse violence pour nuancer cette position. Non, les romains n’avaient pas tout compris et je ne conseille pas à notre premier ministre de décider le retour aux sesterces. Car si vous lisez assidûment mes articles, ce dont je ne doute pas, vous vous souviendrez peut-être que la guerre civile du premier siècle avant J-C a débuté en partie à cause du poids trop important de la fiscalité de guerre. En effet, les romains ont, en -167, eu la formidable idée d’abolir pour les citoyens romains le tributum, l’impôt levé pour les guerres. Sauf qu’il fallait bien continuer à financer l’armée, et donc la totalité de cet impôt s’est trouvé reporté sr les alliés de Rome, ou plus clairement sur les peuples colonisés par Rome. Or je ne pense pas qu’une politique colonialiste en vue de faire payer nos impôts aux dominés soit actuellement la meilleure des idées pour notre gouvernement. Mais enfin, peut-être qu’en ces temps de xénophobie exacerbée y a-t-il parmi vous quelques lecteurs néo-colonialistes qui trouveront cette « solution » fantastique ?

Image Sacra Moneta

Leave a comment

Filed under Face A

Projet de Constitution Européenne

L’Europe, République fédérale? Dans un avenir fictif (?), le jeune Alexandre Marin poursuit l’idée d’intégration européenne, et propose un projet de Constitution pour un pays bleu à douze étoiles. Aujourd’hui, préambule et titre préliminaire.

800px-Flag_of_Europe.svg

Préambule

Les peuples européens proclament solennellement leur désir :

  • De garantir à tous les citoyens de l’Union européenne le respect et la promotion de l’exercice des Droits Fondamentaux, ainsi que des institutions, cultures, traditions et langues, qu’elles soient nationales, régionales, ou locales.
  • De garantir une coexistence démocratique au sein de la Constitution et de lois conformes à un ordre économique social et juste.
  • De promouvoir le progrès culturel et économique afin de garantir à tous les citoyens une qualité de vie digne.
  • De collaborer dans le renforcement de relations pacifiques et de coopérations efficaces entre tous les peuples de la terre.

Par conséquent, les Chambres approuvent et les citoyens ratifient la présente Constitution.

Titre préliminaire

Article premier :

  1. L’Union européenne est une République fédérale, démocratique, laïque et sociale. Elle assure comme valeurs supérieures de son ordre juridique la Liberté, la Justice, l’Egalité de tous les individus, et le pluralisme politique.
  2. Tous les traités antérieurs sont dérogés par la présente Constitution.

Article 2 :

  1. La souveraineté de l’Union réside dans l’ensemble des citoyens qui l’exercent par leurs représentants et par la voie du référendum, et desquels émanent les institutions et les pouvoirs de l’Etat.
  2. Aucun individu ou groupe d’individus ne peut s’attribuer seul l’exercice du pouvoir.
  3. Le suffrage est universel, égal, et secret.
  4. Sont électeurs, dans les conditions déterminées par une loi organique, tous les citoyens de l’Union européenne majeurs, des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques.

Article 3 :

L’Union européenne, ainsi que ses Etats membres ont l’obligation absolue de défendre les Droits Fondamentaux des individus tels qu’ils sont définis par la Charte des Droits Fondamentaux de l’Union européenne à laquelle la présente Constitution octroie un rang constitutionnel.

Article 4 :

La Constitution se fonde sur l’indissoluble unité de l’Union européenne, patrie commune des Européens, et reconnaît, et garantit le droit à l’autonomie aux Etats et aux régions membres qui la composent.

Article 5 :

  1. L’Union européenne dispose de 24 langues officielles. Les citoyens ont le droit d’utiliser chacune d’elles dans tous les Etats membres de l’Union.
  2. La Constitution octroie un rang constitutionnel à la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Ces langues sont officielles dans leurs régions ou provinces respectives.

Article 6 :

  1. Le drapeau de l’Union européenne est composé de douze étoiles jaunes qui forment un cercle sur un fond bleu.
  2. Chaque Etat ou région membre a le droit de se doter d’un drapeau qui pourra être représenté à côté du drapeau de l’Union, dans les établissements publics et dans les actes officiels.

Article 7 :

  1. L’hymne officiel de l’Union est l’hymne à la joie. Sa devise est « Unis dans la diversité ».
  2. Chaque Etat ou région membre a le droit de posséder son propre hymne officiel et sa propre devise, indépendamment de celle de l’Union.

Article 8 :

La capitale de l’Union européenne se situe à Bruxelles.

Article 9 :

  1. Les partis et groupes politiques traduisent la pluralité politique, et concourent à l’expression de la volonté citoyenne et du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement, dans le respect de la Constitution et de la loi. Leur fonctionnement et leur structure interne doivent êtres démocratiques et transparents.
  2. Une loi organique garantit la participation équitable des partis et groupes politiques à la vie démocratique de l’Union.

Article 10 :

  1. Les forces d’intervention et de défense armées de l’Union se composent de l’armée de terre, de la marine, et de l’aviation militaire. Leur mission est de garantir l’indépendance et la souveraineté de l’Union, de défendre l’intégrité de son territoire et son ordre constitutionnel.
  2. Une loi organique règlera les bases de l’organisation militaire conformément aux principes de la présente Constitution.

Article 11 :

  1. Les citoyens et les pouvoirs publics sont soumis à la Constitution et au reste de l’ordre juridique.
  2. Les pouvoirs publics, fédéraux, nationaux, et régionaux ont le devoir de développer les conditions pour que la Liberté et l’Egalité des individus et des groupes dans lesquelles ils s’intègrent soient réelles, effectives, de faciliter la participation de tous les citoyens à la vie politique, économique, culturelle, et sociale, et d’éliminer tous les obstacles qui pourraient l’empêcher ou la rendre plus difficile.
  3. La Constitution garantit l’application des principes de légalité, de subsidiarité, de proportionnalité, de compétence, de la hiérarchie normative, de la publicité des normes, de la non-rétroactivité des dispositions non favorables ou limitant un droit fondamental, de la sécurité juridique et de la responsabilité et interdiction de l’arbitraire des pouvoirs publics.

Article 12 :

  1. Les droits reconnus dans l’article 7, les alinéas 1 et 2 de l’article 8, et l’article 45 de la Charte des Droits Fondamentaux de l’Union européenne pourront être suspendus lors de la déclaration de l’état d’exception, dans les termes expressément prévus dans la Constitution.
  2. Une loi organique détermine la forme et les cas dans lesquels, de forme individuelle, et avec la nécessaire intervention judiciaire et le contrôle parlementaire, les droits reconnus dans les articles mentionnés à l’alinéa précédent pourront être suspendus pour des personnes déterminées, en vertu d’enquêtes sur l’action de bandes criminelles organisées.

2 Comments

Filed under Face A

Surveiller et Punir, pour une archéologie #2

par Ludovic Berton, lecture de Surveiller et Punir de Michel Foucault #2

S&Punir II

Des supplices à la punition

L’analyse de Foucault débute par un constat : à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à un spectacle punitif, à une douleur physique, est « affecté d’un indice négatif (1) ». Beccaria s’indigne : « L’assassinat que l’on nous représente comme un crime horrible, nous le voyons commettre froidement, sans remords2 ». Indignation à laquelle fait écho, plus tard, en mars 1832, la préface au Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, qui souligne également cette contradiction : « Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu » ; et de conclure que la disparition du bourreaux nous fera regarder le crime « comme une maladie » qui « aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l’huile où l’on appliquait le fer et le feu. On traitera par charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime ». On ne supporte plus de voir ces corps meurtris, expirants entre les mains des bourreaux. Alors qu’en est-il : peut-on se contenter de proclamer avec force d’évidence, et dans le giron des « réformateurs » du siècle des Lumières, les progrès manifestes de la raison humaine ? Est-ce là le signe de l’histoire universelle, dont les événements s’enchaîneraient selon les suites logiques d’une sage causalité ? La conscience universelle serait-elle entrée dans une sorte de dimanche de l’Histoire ? Rien n’est moins sûr. Et ce sont précisément ces illusoires évidences idéologiques que Foucault s’attache à mettre en péril. Derrière le rideau, le jeu à la fois puissant et subtil, discret mais tenace, des relations de pouvoir.

En effet, les supplices et la réclusion ne s’excluent pas mutuellement, comme une contradiction logique. Il ne s’agit pas non plus de « progrès ». La vérité est plus tragique,  sans pour autant être cynique : le passage d’une justice à une autre, donc à une nouvelle « rationalité punitive », est l’indice d’un profond bouleversement dans l’organisation du pouvoir. En effet, sous l’Ancien Régime, le faste punitif est porteur d’une fonction juridico-politique. Dans la mesure où il y avait identité entre le souverain et la loi, attaquer la loi c’était attaquer le souverain en sa personne propre. Par conséquent, la justice était assimilée à une forme de vengeance. D’où la fureur du souverain sur le corps du condamné. Ainsi le supplice ne rétablissait pas la justice ; il réactivait le pouvoir, précisément parce que « Dans toute infraction, il y a un crimen majestatis, et dans le moindre des criminels un petit régicide en puissance». Au siècle des Lumières, en revanche, l’émergence de la théorie rousseauiste du « contrat » fait du citoyen un être « juridiquement paradoxal », qui s’oblige envers les autres et envers lui-même ; et, par conséquent, s’il rompt cette double obligation morale en commettant un crime, il est d’emblée considéré comme un « monstre », mis à l’écart, et, pour les cas récupérables, redressé et réintégré au corps social. Or, la théorie du contrat, nous dit Foucault, est la reprise philosophique d’un mouvement de redéfinition interne à la technologie du pouvoir de punir. Par conséquent, la réforme pénale s’opère sur la toile de fond d’une réorganisation d’ensemble du pouvoir. Elle répond, pour être plus précis, à une nouvelle « économie politique » : « constituer une nouvelle économie et une nouvelle technologie du pouvoir de punir : telles sont, sans doute les raisons d’être essentielles de la réforme pénale au dix-huitième siècle».

Dans les deux cas que nous venons d’évoquer, il faut souligner deux points communs : premièrement, comme nous le disons, on observe une liaison entre système pénal et organisation du pouvoir (la justice n’est pas « indépendante » du pouvoir) ; deuxièmement, le corps est toujours le point d’application de l’art de punir. Seule la manière change. Tantôt martyrisé, tantôt redressé. Mais même si la punition-spectacle laisse la place à une « pénalité de l’incorporel», si le corps n’est plus un simple substrat matériel dans lequel viendra mordre le pouvoir, mais un sujet juridique, un « cas » objet d’un certain savoir, susceptible d’être dressé, rééduqué, et, ultimement, réinséré dans la société civile, c’est le corps physique qui est touché en dernière instance, puisqu’on attend de lui une certaine conduite. Le pouvoir change d’objet. Il ne porte plus directement sur le corps physique, mais sur l’âme, pour utiliser les mots de Mably. Cela consiste alors en une politique de la représentation : « L’esprit comme surface d’inscription pour le pouvoir, avec la sémiologie pour instrument ; la soumission des corps par le contrôle des idées». En fonction de quels objectifs le corps est-il investi d’une technologie du pouvoir ?  C’est cette sémiotechnique des punitions, ce pouvoir idéologique qui, pour une part au moins, va rester en suspens et sera relayé par une nouvelle anatomie politique où le corps, à nouveau, mais sous une forme inédite, sera le personnage principal. 

Le redressement, simple marqueur de l’évolution des investissements politiques du corps

Le redressement, comme nous l’avons vu, et, plus tard, la détention pénitentiaire, succèdent au supplice sans pour autant s’y opposer. Ce n’est pas un « progrès » mais une nouvelle forme de rationalité punitive, qui répond à une réorganisation du pouvoir, à une nouvelle « économie politique ». C’est cette nouvelle forme d’organisation qu’il va falloir connecter à la question du corps. On pourra alors lire l’histoire des châtiments à l’aune des investissements politiques du corps, comme une microphysique des corps : «On peut sans doute retenir ce thème général que, dans nos sociétés, les systèmes punitifs sont à replacer dans une certaine « économie politique » du corps : même s’il ne font pas appel à des châtiments violents ou sanglants, même lorsqu’ils utilisent les méthodes « douces » qui enferment ou corrigent, c’est bien toujours du corps qu’il s’agit – du corps et de ses forces, de leur utilité et de leur docilité, de leur répartition et de leur soumission9.» La réflexion de Foucault débute par le constat du lent crépuscule de la punition-spectacle, marqué par l’abandon de divers appareils présents dans le système punitif, comme la suppression de l’amende honorable, d’abord en 1791 puis, une nouvelle fois, en 1830, ou par l’interdiction du pilori en 1789 ; mais porte aussi sur les critiques qui commencent à poindre, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, comme celle de Beccaria, en 1764,  condamnant le rite punitif en vigueur sous l’Ancien Régime, sous prétexte que le crime que l’on condamne se voit réitéré, mais froidement cette fois, sous les rouges moignons de la guillotine. Ce sont les rouages des changements profonds de la pénalité, ce passage du supplice à une détention systématique, réglée et minutieuse, que Michel Foucault se propose de dépeindre. Comment et pourquoi la divine comédie des supplices physiques et publics laisse-t-elle place à l’exécution discrète, instantanée, au fond d’une cour à l’aube, puis à la peine silencieuse, effectuée loin des regards, dans l’ombre des cellules ? Comment penser ce lent processus d’« enfouissement bureaucratique», où, comme le dit Deleuze, «le rouge sur rouge des supplices» accuse un morne dégradé vers le « gris sur gris de la prison» ?

crédit : Banksy

Leave a comment

Filed under Face A

L’économie, cette science molle #1

par Pierre Lebeau 

Ce que change la baisse des taux directeurs de la BCE

saskia wilson  folio

La science économique est souvent présentée par ses ambassadeurs (pas forcément ceux qui la servent le mieux) comme une science, que l’on peut dès lors formaliser ou figer dans des modèles, dans l’optique d’analyser la réalité des échanges mais aussi de prévoir l’évolution de grands agrégats, et particulièrement l’évolution de la sacrosainte croissance.  Cela dit, s’il est vrai qu’il existe de véritables relations mécaniques ou de grands principes économiques, ce serait une erreur que de vouloir faire d’une telle discipline une science dure.

L’économie a en effet ses propres raisons que la raison même ignore, car elle est avant tout une discipline plaçant en son centre l’homme, avec tout ce qu’il a d’imprévisible, d’irrationnel, de passionnel.

Le présent article va essayer – sans prétention – de vulgariser la « science économique » à travers l’exemple de la baisse du taux directeur par la BCE.La nouvelle est tombée le 7 novembre dernier, la Banque Centrale Européenne (BCE) a décidé de faire passer son principal taux directeur de 0,5% à 0,25% ce qui constitue son point le plus bas depuis que la BCE existe en 1998. S’en sont suivies un tas de déclarations des représentants institutionnels et des gouvernements qui ont approuvé un tel geste allant dans le sens d’une reprise économique qui selon Mario Draghi, actuel directeur de la BCE reste « une reprise faible, fragile et inégale » qu’il convient de conforter.

 La BCE pour les Nuls

 Une institution unique en son genre

La BCE tout en haut de la pyramide du dispositif bancaire européen. C’est donc elle qui est chargée d’émettre l’euro et de fixer les grands axes de la politique monétaire. Les États se sont en effet dessaisis de ces prérogatives régaliennes dans un souci d’intégration et de coopération européenne. Le traité de Maastricht qui initie l’existence de l’institution s’inspire grandement des préceptes monétaristes. Maastricht confie deux choses à la BCE

–      le contrôle de l’inflation : les prix ne doivent pas augmenter de plus de 2% (seuil conventionnel). L’institution a un mode de fonctionnement assez proche de la Bundesbank, Banque centrale allemande.

–       l’indépendance vis-à-vis des gouvernements dans l’exercice de cette mission, à l’instar de la FED (Réserve Fédérale des États-Unis);

Il est donc à noter que la BCE est bâtie sur un modèle unique en son genre puisqu’elle n’est aucunement responsable de la croissance, du chômage et de la balance commerciale. Elle est la seule banque à se donner pour seule mission le contrôle des prix puisque la FED se voit aussi chargée de gérer la politique de l’emploi. La Banque Centrale de Chine a quant à elle les 4 missions (emploi, stabilité des prix, commerce extérieur).

Face à la situation de l’emploi et de la croissance européenne, on comprend mieux pourquoi elle essuie d’aussi vives critiques. Les économies nationales sont européanisées mais aucun moyen véritable de coordination et d’intervention européen n’est dégagé.

La boîte à outil de la BCE

La BCE dispose de trois outils pour piloter la politique monétaire communautaire, que l’on réduit souvent au « taux directeur » par souci de simplification, mais en réalité il y a 3 taux directeurs.

–       le taux de refinancement, taux auquel elle accepte de fournir des liquidités aux banques de second rang qui en ont besoin. C’est à vrai dire le taux principal, conventionnellement c’est ce que tout le monde entend par taux directeur. C’est ce taux qui a été maintenu à 0,5% en octobre par la BCE puis diminué début novembre 2013 à 0,25%. Il est sous entendu que chaque banque de second rang répercute ce prix auquel elle a obtenu l’argent auprès la BCE dans les divers services qu’elles proposent.

–       le taux de rémunération des dépôts. Chaque banque est tenue de déposer une quantité de monnaie dite banque centrale à la BCE. Cette dernière choisi de soumettre ces placements à un taux à sa discrétion. Actuellement, ces placements ne sont plus rémunérés (taux d’intérêt à 0%)

–       le taux du prêt marginal ou encore le taux d’escompte qui est actuellement à 0,75% et occupe une position marginale comme son nom l’indique.

On voit donc que par la conditionnalité de l’octroi de liquidités (via le taux d’intérêt), de prêt (LTRO), la Banque centrale détient toute la politique monétaire.

La politique de la BCE : l’inflation avant tout

Le canal du taux d’intérêt

Avant de voir un aspect pratique de la politique à travers l’exemple récent de la baisse du taux directeur, il est essentiel de comprendre certains mécanismes économiques.

Les banques et les marchés financiers occupent une place prépondérante dans notre système. Dans le capitalisme, c’est l’investissement qui porte l’activité. Le crédit occupe donc une place centrale car c’est lui qui précède l’activité économique et rend possible l’entreprise. Lorsqu’un agent privé ou public contracte un prêt, il  se voit crédité d’une certaine somme d’argent qu’il s’engage à rembourser à l’établissement prêteur selon les modalités prévues par le contrat, c’est-à-dire selon un échéancier convenu et à un prix (le taux d’intérêt) convenu. Les banques en réalisant un prêt « créent de la richesse à partir de rien », dans le sens où l’argent crédité sur le compte ne sort de nulle part : c’est un avoir chiffré mentionné sur un compte. Mais cet argent virtuel, la banque s’engage à pouvoir le garantir si jamais le souscripteur au prêt désire en détenir une partie sous forme liquide (c’est à dire immédiatement utilisable pour réaliser un échange). Les Banques commerciales ou de second rang sont donc obligées de détenir une contrepartie (dans une proportion établie) réels de ces prêts, afin de pouvoir répondre aux besoins de ses clients.

Or, il se trouve que la BCE est au sommet de la hiérarchie des banques, c’est donc elle qui émet la monnaie, l’Euro dans l’Union Monétaire, et fournit les liquidités aux banques moyennant le paiement d’un taux d’intérêt. Les banques commerciales se trouvent donc obligées de répercuter le prix auquel auxquels elles ont pu acquérir les liquidités dans les services qu’elles proposent, via le taux d’intérêt des prêts.

La relation entre quantité de monnaie en circulation et niveau de prix

La masse monétaire augmente lorsque que le montant des crédits (monnaie créée) est supérieur au montant des remboursements (monnaie détruite). Une relation économique mise en évidence il y a  longtemps montre que la quantité de monnaie en circulation et le niveau général des prix sont étroitement corrélés.

Ainsi plus il y a de monnaie en circulation, plus la monnaie va perdre de sa valeur. Toute chose égale par ailleurs, une même quantité de monnaie détenue aura moins de pouvoir d’achat : c’est l’inflation.  Pour dire autrement, les prix augmentent.

A l’inverse, il y a déflation lorsque les prix diminuent : il faut moins de monnaie pour se procurer la même quantité de biens. La déflation est à proscrire car elle entraîne un cercle infernal de la récession (baisse des prix, baisse du chiffre d’affaire, baisse des salaires, de la demande, de l’emploi, de l’offre).

La politique du taux d’intérêt : contrôler les prix…et être crédible.

On voit donc comment la Banque Centrale peut exercer la mission de contrôle des prix qui lui est assignée par la modification du taux d’intérêt : en augmentant son taux directeur, elle va enchérir le coût du crédit et donc décourager la création monétaire (via le crédit) et donc limiter la surchauffe de l’économie ; les prix vont arrêter d’augmenter. À l’inverse en diminuant son taux directeur, elle va diminuer le coût du crédit (à condition que les banques de second rang répercutent cette baisse en rognant leurs marges ; cela n’est pas toujours le cas du fait de certaines rigidités) et donc encourager à la création monétaire. Dès lors l’économie va plus tourner et les prix vont augmenter.

Par ailleurs le taux d’intérêt correspond aussi au taux de rémunération du capital. Dès lors une baisse du taux directeur a pour effet de faire « fuir » les capitaux (qui sont moins bien rémunérés). Dès lors, la monnaie domestique est moins demandée par les investisseurs étrangers. Son prix diminue relativement aux autres devises. Le taux de change de ce fait diminue en faveur de la monnaie domestique.

Enfin, la BCE a un dernier instrument concernant sa politique : la crédibilité, l’adéquation entre ses déclarations, ses annonces et ses pratiques. Les relations entre créditeur et débiteur sont fondées  en effet sur la confiance (transaction basé sur une promesse : celle du remboursement).

Les effets moyens de l’abaissement du taux directeur

La baisse récente du taux directeur de 0,5% à 0,25%  est historique. Cette décision fait suite à une baisse sensible de l’inflation qui, en septembre était de 1,1% puis en octobre de 0,7%. C’est donc la crainte lointaine de voir l’économie européenne tomber situation de déflation qui a conduit la BCE à diminuer son taux directeur. Le prix du crédit n’a jamais été aussi bas et la BCE a suivi ses engagements de l’été : elle avait annoncé un « biais baisser » de son taux d’intérêt et s’y est tenu, sa crédibilité, qualité centrale concernant des activités bancaires basées sur la confiance (la promesse d’un remboursement) est donc sauve.

Cette nouvelle a très bien été accueillie par les marchés et les gouvernements qui y ont vu un soutien à l’activité économique en berne ces derniers temps et l’euro a perdu 1,20% après cette annonce.

Une indépendance relative

La BCE se veut totalement indépendante des gouvernements des États membres qui se sont « liés les mains » dans un souci d’efficacité. Or suite à la crise de 2008, la BCE a accepté d’effectuer des recapitalisations de passifs (dettes) de certaines banques ainsi que l’achat d’actifs douteux (produits dérivés).

Une parole plus qu’un acte

La BCE est obligée d’adopter un double langage, notamment auprès des marchés financiers qui occupent une place prépondérante dans l’économie depuis les années 1980, en tant que régulateurs de l’économie. Ainsi Par ses actions ou ses déclarations, la BCE doit veiller à ne pas déclencher de panique. Par exemple, annoncer une baisse du taux d’intérêt peut montrer la bonne volonté de relancer l’économie et plaire aux marchés ; mais cela peut aussi être interprété comme le fait que la crise économique n’est pas encore résorbée ; et de fait affoler les marchés. Cela débouche sur un paradoxe majeur : augmenter les taux d’intérêt en espérant par cet effet d’annonce peut rassurer les marchés ; mais une telle annonce peut briser la faible reprise économique qui s’amorçait.

Des excès de liquidités

La BCE a diminué son taux directeur de 0,5% à 0,25%, mais il faut avoir à l’esprit qu’en réalité, les Banques ont accumulé tellement de monnaie Banque centrale qu’elles s’échangent leur surplus à un taux qui est proche de 0. Une telle baisse du taux d’intérêt n’a donc pas réellement d’effet sur l’économie.

Un crédit en chute

Le crédit aux entreprises a continué à chuter en Europe (-3,8% au mois d’août en France). D’un côté,  la situation est encore fragile, les banques ne veulent pas prendre le risque de financer des petites entreprises dont elles doutent de la solvabilité (quand les entreprises les plus puissantes s’autofinancent quasiment à 100%). De l’autre, le contexte actuel fait que les entreprises n’ont pas de velléités d’investissement.

Un taux d’intérêt aux effets incertains

Autant renchérir le crédit est efficace lorsque l’économie surchauffe, autant l’inverse est moins vrai. C’est vérifiable aujourd’hui ; les taux sont historiquement bas, les liquidités abondantes ; rien ne peut se substituer à la volonté des entreprises ou des individus de s’endetter. D’autre part, le risque est grand pour que les anticipations des agents soient haussières : les taux d’intérêt sont tellement bas que les individus ne peuvent qu’anticiper une hausse à venir des taux d’intérêt et donc ne pas vouloir s’exposer à un tel risque.

Du symbolique, encore.

On peut douter des effets d’une telle politique expansionniste. Tout d’abord baisser le taux directeur d’un quart de point est plutôt de l’ordre du symbolique et n’a que très peu d’effet sur l’économie réelle. Au bout du compte, la masse monétaire européenne décroit aujourd’hui alors que la monnaie de la BCE a été multipliée par 300%. L’impact d’une telle politique est donc faible  et la Banque Centrale va donc plutôt essayer de jouer sur la confiance via ses déclarations (faire croire à une reprise en augmentant par exemple ses taux d’intérêt par la suite). En revanche, ses interventions ont des conséquences sur les marchés financiers, selon les interprétations.

La reprises économique (engagée depuis plusieurs mois outre atlantique) se propage donc en Europe ? On peut s’attendre à ce que la BCE ré-hausse le taux directeur d’ici quelques mois. Il ne faudrait pas qu’un tel événement brise la faible sursaut économique ; ni que les marchés financiers « s’emballent » sur un type de titre et créent une nouvelle bulle qui aurait de graves conséquences.

crédit photo : Saskia Wilson

Leave a comment

Filed under Face A

Blancs Bonnets et Bonnets Rouges

 par NathR 

941276_4951512924396_1415160821_n

Les manifestations contre l’écotaxe de ces dernières semaines ont remis au coeur de l’actualité la révolte des « Bonnets Rouges » de 1675, ledit bonnet étant revêtu par les manifestants en référence à un épisode historique de protestation bretonne contre un pouvoir central et sa fiscalité honnie. L’occasion pour nous de se pencher sur cet épisode particulier.

On ne peut pas évoquer la révolte paysanne des Bonnets Rouges sans auparavant évoquer son pendant urbain, la révolte du Papier Timbré. En effet, le mouvement paysan qui se développe en Bretagne succède à un mouvement de révolte urbain auquel il est inextricablement lié : il serait donc hasardeux de l’évoquer de manière isolée.

Qu’est-ce donc que la révolte du Papier Timbré ? Cette révolte intervient suite à une pression fiscale accrue du pouvoir royal qui augmente ou crée une série d’impôts afin de financer sa guerre contre les Provinces Unies. Parmi ces mesures, on trouve des impôts sur l’étain et le papier timbré (nécessaire pour les actions en justices), ainsi que sur le vin ou encore un monopole d’Etat sur le tabac faisant augmenter les prix. Ces mesures sont très impopulaires et touchent une large partie de la population, notamment urbaine : artisans, taverniers, hommes de justice, marchands et compagnons (1).

A cette pression fiscale et au mécontentement qu’elle provoque, s’ajoute le renforcement du pouvoir royal, dans le contexte du règne de Louis XIV et de l’instauration de la monarchie absolue, qui provoque une certaine opposition des élites locales, notamment de certains parlementaires qui n’apprécient pas de voir les pouvoirs du Parlement réduits par l’administration royale.

C’est dans ce contexte qu’éclatent, d’abord à Bordeaux puis ensuite en Bretagne (Rennes, Saint-Malo, Nantes) une série de révoltes dites du Papier Timbré. Ces révoltes ont un caractère clairement antifiscal et dans un premier temps se produisent avec la participation (ou du moins une certaine passivité) de certains parlementaires (2) qui y voient un moyen de s’opposer au pouvoir royal, d’autant plus que les classes dirigeantes ont également pu se sentir attaquées par certaines mesures comme la réforme du domaine royale de 1673 qui remet en cause en partie la propriété de la terre (3). Néanmoins, ces révoltes urbaines finissent par dépasser les parlementaires et le cadre de l’opposition Parlement-Monarchie ainsi que le cadre urbain.

En effet, les protestations gagnent les campagnes bretonnes, notamment la Cornouaille : c’est la révolte dite des « Bonnets Rouges » en raison du bonnet de couleur arboré par certains révoltés (notons qu’en pays Bigouden, on arborait plutôt des bonnets bleus). D’une révolte antifiscale initialement tournée contre le pouvoir royal, on passe alors à une révolte plus large dotée d’un fort caractère antiseigneurial beaucoup plus virulente, avec des pillages, des brimades personnelles (sans mise à mort) des seigneurs et agents du fisc (fermiers, sergents, notaires, avocats, etc.) molestés (4). Révolte antifiscale et révolte antiseigneuriale sont alors très liées dans l’esprit des paysans révoltés : ils se dressent « d’un même mouvement contre la rente centralisée perçue par l’Etat et contre toutes les formes domaniales, seigneuriales et ecclésiastiques de la rente prélevée par l’aristocratie foncière. » (5) Pour James B. Collins, cela découle d’ailleurs d’un ressentiment larvé vis-à-vis de l’autorité qui s’exprime dans un processus beaucoup plus ample : « La différence entre émotion ordinaire et effondrement de l’ordre civil est floue. Les historiens ont généralement concentré leur attention sur les grandes révoltes telles que celles du Papier Timbré et des Bonnets Rouges de 1675, dans leurs analyses de l’ordre dans la France moderne, et pourtant, les difficultés continuelles inhérentes au maintien de l’ordre civil stable constituent une préoccupation beaucoup plus sérieuse pour les autorités de l’époque. »(6)

La localisation de la révolte en Bretagne plutôt que dans une autre région du royaume s’explique davantage par le contexte économique : la Bretagne traverse une période de stagnation économique avec un déclin de l’agriculture qui provoque en partie un déclin du commerce intérieur ainsi qu’extérieur : cette situation de crise ou de déclin économique rend donc plus sensibles les populations bretonnes à l’augmentation de la pression fiscale, en particulier en Cornouailles dont l’économie s’effondre après 1660.(7)

Les « codes paysans » qui découlèrent de la révolte des Bonnets Rouges ne représentaient d’ailleurs pas le programme maximal des révoltés mais constituaient au contraire des compromis, rédigés par des paysans aisés et plus modérés (cf. les revendications sur le papier timbré : seuls étaient concernés les paysans ayant souvent recours à la justice8), qui « suspendait la rébellion le temps de la moisson et dans l’attente de la réunion des états »(9).

Ce caractère antiseigneurial explique que si, dans un premier temps, des parlementaires et autres membres des élites locales, avaient pu soutenir les révoltés voire participer aux mouvements, très vites ils s’en détachèrent, facilitant, on peut le supposer, la répression par le pouvoir royal. Ce dernier ne s’y trompa guère : il punit l’attitude ambigüe des élites qui s’étaient dressées contre lui en exilant le Parlement à Vannes. Cependant la répression des paysans révoltés fut plus sévère (sans qu’il soit possible de définir le nombre de victimes) : il convenait de traiter différemment ceux qui « appartenant à l’appareil de l’Etat, rechignaient et poussaient à la désobéissance, et ceux qui se dressaient contre l’ordre social établi. »(10)

  • 1 Yvon GARLAN et Claude NIERES : Les Révoltes bretonnes. Editions Privat, Toulouse, 2004, p. 143. 
  • 2 Ibid., p. 53. 
  • 3 James B. COLLINS : La Bretagne dans l’Etat royal. Presse Universitaire de Rennes, Rennes, 2006, p. 285. 
  • 4 Yvon GARLAN et Claude NIERES : Les Révoltes bretonnes, p. 84. 
  • 5 Ibid., pp. 144-145. 
  • 6 James B. COLLINS : La Bretagne dans l’Etat royal, p. 274. 
  • 7 Ibid., p. 284. 
  • 8 Ibid., p. 292. 
  • 9 Yvon GARLAN et Claude NIERES : Les Révoltes bretonnes, p. 146. 
  • 10 Ibid., p. 145. 

Leave a comment

Filed under Face A

Communication Politique et Démocratie. Le principe et les pratiques.

Par Jourdain de Troie

La question de la communication spécifiquement politique polarise de manière exacerbée les ressentiments. Alors même que le métier de communicant politique s’institutionnalise, le démos perd confiance en ses représentants.

À rebours d’une désormais traditionnelle dénonciation du rôle anti-démocratique de la communication politique, à nous de chercher en quoi cette dernière est, au fond, intrinsèquement démocratique. À l’aune du sens commun, du prophétisme décadentiste et de la science sociale, essayons de réintégrer une perspective démocratique à la problématique de l’image en politique.

Communication politique

Épouvantail de l’intention politique

La communication peut être définie en deux mots : message et image. L’acte de communication se traduit par une relation sociale d’énonciation de sens. Un énonciateur transmet une idée à un public-destinataire. La communication dans nos régimes représentatifs s’accompagne du soucis démocratique : tout représentant politique qui utilise des médias pour énoncer un message sait qu’il sera soumis à moyen ou court terme à une élection, qui engagera sa carrière, son programme, son parti. Hollande, Valls, Copé, Le Pen, Sarkozy, Montebourg, NKM, Hidalgo ; mais aussi les maires des plus petites communes de France, les présidents de région, les députés, etc : tous sont à l’évidence en permanence sous cette perfusion d’imminence de l’élection…et cela se voit.

Nul doute que chacun d’entre nous a déjà entendu ou fait ce commentaire : «C’est de la comm’». Cette sanction aposable par tout destinataire de l’acte de communication exprime la conscience de l’impératif de l’image en démocratie représentative. Dire cette phrase, c’est souligner que la transmission du message est brouillée. Au lieu de percevoir l’essence du message (exemple : «Je viens vous parler du made in France»), le destinataire perçoit l’intentionnalité du message («Vous m’avez vu avec ma marinière n’est-ce pas?»). Cela augure du dévoilement des «hommes de l’ombre», les communicants, les «spin doctors», dont la trace est maintenant scrutée par la presse et l’électeur. La question qui est posée par ce phénomène est celle de la sincérité du représentant politique. Par l’analyse du «plan comm», nous voulons savoir si le sujet est plus préoccupé par la visée de son action ou par l’action elle-même. Ce voyeurisme, cette obsession pour les coulisses s’avère féconde pour la presse. Et le grand public de découvrir la part de non-su que cultivent les communicants : voyez ce dernier dossier sur les communicants dans M le magasine du Monde («Les politiques sous influence» le 4 octobre dernier), ou cette série intitulée «Les Hommes de l’Ombre» diffusée sur France 2 en 2012.

Mais cet engouement médiatique se focalise surtout sur la communication politique et ses professionnels lors des scandales politiques. L’agence EuroRSCG a par exemple fait l’objet de véhémentes critiques sur la teneur des conseils qu’elle a donné à DSK et Cahuzac avant qu’ils ne soient rattrapés par leurs travers. Par sa connaissance plus que probable des «faiblesses» de leur clients amenés à exercer de gigantesques responsabilités, et l’explication de son mutisme quant à ces secrets au nom de la défense arraisonnée du client, EuroRSCG n’a pas survécu, et s’appelle maintenant Havas.

De plus, le communicant, par sa figure de proche conseiller du politique, est qualifié par le sens commun de «gourou». Jacques Séguéla et Stéphane Fouks en étant les emblèmes les plus manifestes. Dernièrement, Médiapart a titré un article sur le nouveau conseiller de Jean-Marc Ayrault  le qualifiant de «professionnel du mensonge». Le communicant chef de secte de l’opinion, maître de ses fébriles fidèles, nierait la démocratie. Mais alors, qui de Jérôme Cahuzac ou de son conseiller d’EuroRSCG a regardé l’Assemblée Nationale «les yeux dans les yeux» pour dire qu’il n’avait pas de compte en Suisse?

La communication hypertrophiante

Dans ses Principes du Gouvernement Représentatif (Flammarion, 2012), Bernard Manin présente un idéal-type de l’actualité de notre gouvernement représentatif. Après une période de parlementarisme et une période de monopole des partis, nous nous trouvons depuis les années 1970 dans une «démocratie du public». Ainsi, «[la] forme du gouvernement représentatif se caractérise par l’apparition d’un nouveau protagoniste de la délibération publique et d’un nouveau forum de délibération : l’électorat flottant et informé  et les médias.» Entre l’électorat flottant et les médias d’une part, et les politiques d’autre part, on trouve une communication qui influence les premiers et conseille les seconds. La communication prend une forme hypertrophiante : elle branche ses ramifications partout et prend une forme démesurée.

La communication aurait changé de dimension. Auparavant simple fonction politique, la vague gestion de l’image d’un personnage public, confiée à un vieux militant méritant, est devenue une véritable branche de métier, composée d’experts de l’opinion et du marketing. Comme le dit Olivier Da Lage dans un article publié dans la Revue Internationale et Stratégique, « (…) La communication n’est plus périphérique aux enjeux stratégiques, mais est au centre de ces derniers.» Et cela vaut autant sur la scène nationale que sur la scène internationale (la guerre d’Irak de 2003 en étant l’exemple historique par excellence).

Nouvelle par son ampleur, elle n’en serait pas moins dangereuse. Le Monde consacrait récemment une tribune intitulée «Omniprésents, les «spin doctors» infligent un coût moral à la démocratie»(3). On pouvait y lire un diagnostique franchement pessimiste sur la démocratie du public :

« [La]  désillusion démocratique doit plus encore à la nouvelle économie symbolique instituée par le marketing politique. Est-il sans conséquence que les citoyens soient assimilés à des consommateurs, auxquels s’appliquent des procédés issus de la publicité marchande ? Ces citoyens le sont-ils encore lorsqu’ils sont les “cibles” de tactiques et de calculs cyniques ?»

Ces experts ne sont pas élus, et leur travail consiste à construire ou redresser l’image de leur client coûte que coûte. Le travail se fait donc au mépris de la vérité et de la légitimité politique. On arrive même parfois à de véritables conflits d’intérêts…revendiqués. Dans ce même article du Monde, un sondeur se vante d’avoir conçus des campagnes pour plusieurs candidats aux mêmes élections : «Trois présidentielles pour dix-sept candidats». La communication n’est-elle définitivement pas Raison ? Nous pensons qu’au delà de ces intrications illégitimes, certains points de vue confondent deux choses : les pratiques et les principes. La communication est au contraire des diagnostics précédents, hautement démocratique dans son principe, même si des pratiques l’ont déviée de sa fonction.

Dans la communication politique réside l’idée de démocratie

Si certaines pratiques ont dévoyé l’image de la communication politique elle-même (paradoxalement), elle n’en demeure pas moins fondamentalement démocratique. Dans la relation démocratique élu-électeur, l’électeur a toujours plus de pouvoir in fine. De même, dans la relation de communication émetteur-récepteur, le récepteur a le rôle le plus important. Il participe à l’élaboration du message en deux temps : premièrement parce que l’émetteur du message en façonne le contenu à destination du récepteur, et deuxièmement parce que le récepteur réinterprète le message qui lui est adressé.

La communication est démocratique parce qu’elle ne fait «s’adapter à la demande du démos». Le vrai travail du communicant n’est absolument pas ce qu’on peut appeler du «packaging», de l’enveloppe illusoire d’un homme public-produit. Il s’agit de réaliser une véritable enquête de sciences sociales et d’aller chercher dans la profondeur sociologique le sens à donner à une stratégie. C’est le travail des premiers communicants en France, Jacques Pilhan et Gérard Colé, qui, au service d’un Mitterrand à mille lieux d’incarner un potentiel président de la République, vont entreprendre une gigantesque enquête sur les français et leurs attentes politiques pour la France des années quatre-vingt. Elle est , la communication politique. Le talent est non seulement de bien faire ce travail d’enquête (attentes, mentalités, représentations de la réalité historique sont des variables très subjectives qu’il convient d’analyser avec distance et méthodologie), mais ensuite de bien retraduire les revendications latentes en message réel. Comme Gérard Colé l’aime à dire, on ne devrait pas parler de «communiquant» mais «d’ingénieur en sciences sociales». (voir cette vidéo extraordinairement éclairante au sujet du rôle de l’ingénieur en sciences sociales, notamment devant les cas de la présidence Hollande)

La «droitisation» actuelle d’une partie de l’espace communicationnel français ou la dénonciation de l’ennemi «monde de la finance» (pour prendre des exemples clivants) sont en réalité des positions de communication démocratique. Elles répondent à des attentes de l’électorat. On peut certes penser que ce ne sont pas des idées pertinentes, mais il faut savoir que la démocratie représentative n’a jamais favorisé le vrai, mais le vraisemblable. Comme le dit Bourdieu dans un article sur la Représentation Politique (4), le champ politique n’a rien à faire de la valeur de vérité. La force d’une idée en politique n’est pas sa véracité, mais sa capacité de mobilisation. C’est donc la logique démocratique qui prédomine ici.

La communication politique est par essence démocratique. Nous devons être vigilants à ne pas assimiler les graves erreurs, parfois toujours en cours, de certains professionnels à l’ensemble de la notion de communication.

  • (1)   rapprochement par D. Bougnoux dans Introduction aux Sciences de la Communication, Repères, 2011
  • (2) Da Lage Olivier, « La communication, au coeur de la décision »,
  • Revue internationale et stratégique, 2004/4 N°56, p. 59-62. DOI : 10.3917/ris.056.0059
  • (3)   par Alain Garrigou, le 09.05.2013
  • (4) Bourdieu Pierre. La représentation politique. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 36-37, février/mars 1981. pp. 3-24.
  • Crédit Photo: Paolo Nozolino

1 Comment

Filed under Face A