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Surveiller et Punir, pour une archéologie #2

par Ludovic Berton, lecture de Surveiller et Punir de Michel Foucault #2

S&Punir II

Des supplices à la punition

L’analyse de Foucault débute par un constat : à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à un spectacle punitif, à une douleur physique, est « affecté d’un indice négatif (1) ». Beccaria s’indigne : « L’assassinat que l’on nous représente comme un crime horrible, nous le voyons commettre froidement, sans remords2 ». Indignation à laquelle fait écho, plus tard, en mars 1832, la préface au Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, qui souligne également cette contradiction : « Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu » ; et de conclure que la disparition du bourreaux nous fera regarder le crime « comme une maladie » qui « aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l’huile où l’on appliquait le fer et le feu. On traitera par charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime ». On ne supporte plus de voir ces corps meurtris, expirants entre les mains des bourreaux. Alors qu’en est-il : peut-on se contenter de proclamer avec force d’évidence, et dans le giron des « réformateurs » du siècle des Lumières, les progrès manifestes de la raison humaine ? Est-ce là le signe de l’histoire universelle, dont les événements s’enchaîneraient selon les suites logiques d’une sage causalité ? La conscience universelle serait-elle entrée dans une sorte de dimanche de l’Histoire ? Rien n’est moins sûr. Et ce sont précisément ces illusoires évidences idéologiques que Foucault s’attache à mettre en péril. Derrière le rideau, le jeu à la fois puissant et subtil, discret mais tenace, des relations de pouvoir.

En effet, les supplices et la réclusion ne s’excluent pas mutuellement, comme une contradiction logique. Il ne s’agit pas non plus de « progrès ». La vérité est plus tragique,  sans pour autant être cynique : le passage d’une justice à une autre, donc à une nouvelle « rationalité punitive », est l’indice d’un profond bouleversement dans l’organisation du pouvoir. En effet, sous l’Ancien Régime, le faste punitif est porteur d’une fonction juridico-politique. Dans la mesure où il y avait identité entre le souverain et la loi, attaquer la loi c’était attaquer le souverain en sa personne propre. Par conséquent, la justice était assimilée à une forme de vengeance. D’où la fureur du souverain sur le corps du condamné. Ainsi le supplice ne rétablissait pas la justice ; il réactivait le pouvoir, précisément parce que « Dans toute infraction, il y a un crimen majestatis, et dans le moindre des criminels un petit régicide en puissance». Au siècle des Lumières, en revanche, l’émergence de la théorie rousseauiste du « contrat » fait du citoyen un être « juridiquement paradoxal », qui s’oblige envers les autres et envers lui-même ; et, par conséquent, s’il rompt cette double obligation morale en commettant un crime, il est d’emblée considéré comme un « monstre », mis à l’écart, et, pour les cas récupérables, redressé et réintégré au corps social. Or, la théorie du contrat, nous dit Foucault, est la reprise philosophique d’un mouvement de redéfinition interne à la technologie du pouvoir de punir. Par conséquent, la réforme pénale s’opère sur la toile de fond d’une réorganisation d’ensemble du pouvoir. Elle répond, pour être plus précis, à une nouvelle « économie politique » : « constituer une nouvelle économie et une nouvelle technologie du pouvoir de punir : telles sont, sans doute les raisons d’être essentielles de la réforme pénale au dix-huitième siècle».

Dans les deux cas que nous venons d’évoquer, il faut souligner deux points communs : premièrement, comme nous le disons, on observe une liaison entre système pénal et organisation du pouvoir (la justice n’est pas « indépendante » du pouvoir) ; deuxièmement, le corps est toujours le point d’application de l’art de punir. Seule la manière change. Tantôt martyrisé, tantôt redressé. Mais même si la punition-spectacle laisse la place à une « pénalité de l’incorporel», si le corps n’est plus un simple substrat matériel dans lequel viendra mordre le pouvoir, mais un sujet juridique, un « cas » objet d’un certain savoir, susceptible d’être dressé, rééduqué, et, ultimement, réinséré dans la société civile, c’est le corps physique qui est touché en dernière instance, puisqu’on attend de lui une certaine conduite. Le pouvoir change d’objet. Il ne porte plus directement sur le corps physique, mais sur l’âme, pour utiliser les mots de Mably. Cela consiste alors en une politique de la représentation : « L’esprit comme surface d’inscription pour le pouvoir, avec la sémiologie pour instrument ; la soumission des corps par le contrôle des idées». En fonction de quels objectifs le corps est-il investi d’une technologie du pouvoir ?  C’est cette sémiotechnique des punitions, ce pouvoir idéologique qui, pour une part au moins, va rester en suspens et sera relayé par une nouvelle anatomie politique où le corps, à nouveau, mais sous une forme inédite, sera le personnage principal. 

Le redressement, simple marqueur de l’évolution des investissements politiques du corps

Le redressement, comme nous l’avons vu, et, plus tard, la détention pénitentiaire, succèdent au supplice sans pour autant s’y opposer. Ce n’est pas un « progrès » mais une nouvelle forme de rationalité punitive, qui répond à une réorganisation du pouvoir, à une nouvelle « économie politique ». C’est cette nouvelle forme d’organisation qu’il va falloir connecter à la question du corps. On pourra alors lire l’histoire des châtiments à l’aune des investissements politiques du corps, comme une microphysique des corps : «On peut sans doute retenir ce thème général que, dans nos sociétés, les systèmes punitifs sont à replacer dans une certaine « économie politique » du corps : même s’il ne font pas appel à des châtiments violents ou sanglants, même lorsqu’ils utilisent les méthodes « douces » qui enferment ou corrigent, c’est bien toujours du corps qu’il s’agit – du corps et de ses forces, de leur utilité et de leur docilité, de leur répartition et de leur soumission9.» La réflexion de Foucault débute par le constat du lent crépuscule de la punition-spectacle, marqué par l’abandon de divers appareils présents dans le système punitif, comme la suppression de l’amende honorable, d’abord en 1791 puis, une nouvelle fois, en 1830, ou par l’interdiction du pilori en 1789 ; mais porte aussi sur les critiques qui commencent à poindre, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, comme celle de Beccaria, en 1764,  condamnant le rite punitif en vigueur sous l’Ancien Régime, sous prétexte que le crime que l’on condamne se voit réitéré, mais froidement cette fois, sous les rouges moignons de la guillotine. Ce sont les rouages des changements profonds de la pénalité, ce passage du supplice à une détention systématique, réglée et minutieuse, que Michel Foucault se propose de dépeindre. Comment et pourquoi la divine comédie des supplices physiques et publics laisse-t-elle place à l’exécution discrète, instantanée, au fond d’une cour à l’aube, puis à la peine silencieuse, effectuée loin des regards, dans l’ombre des cellules ? Comment penser ce lent processus d’« enfouissement bureaucratique», où, comme le dit Deleuze, «le rouge sur rouge des supplices» accuse un morne dégradé vers le « gris sur gris de la prison» ?

crédit : Banksy

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