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Surveiller et Punir, pour une archéologie #2

par Ludovic Berton, lecture de Surveiller et Punir de Michel Foucault #2

S&Punir II

Des supplices à la punition

L’analyse de Foucault débute par un constat : à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à un spectacle punitif, à une douleur physique, est « affecté d’un indice négatif (1) ». Beccaria s’indigne : « L’assassinat que l’on nous représente comme un crime horrible, nous le voyons commettre froidement, sans remords2 ». Indignation à laquelle fait écho, plus tard, en mars 1832, la préface au Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, qui souligne également cette contradiction : « Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu » ; et de conclure que la disparition du bourreaux nous fera regarder le crime « comme une maladie » qui « aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l’huile où l’on appliquait le fer et le feu. On traitera par charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime ». On ne supporte plus de voir ces corps meurtris, expirants entre les mains des bourreaux. Alors qu’en est-il : peut-on se contenter de proclamer avec force d’évidence, et dans le giron des « réformateurs » du siècle des Lumières, les progrès manifestes de la raison humaine ? Est-ce là le signe de l’histoire universelle, dont les événements s’enchaîneraient selon les suites logiques d’une sage causalité ? La conscience universelle serait-elle entrée dans une sorte de dimanche de l’Histoire ? Rien n’est moins sûr. Et ce sont précisément ces illusoires évidences idéologiques que Foucault s’attache à mettre en péril. Derrière le rideau, le jeu à la fois puissant et subtil, discret mais tenace, des relations de pouvoir.

En effet, les supplices et la réclusion ne s’excluent pas mutuellement, comme une contradiction logique. Il ne s’agit pas non plus de « progrès ». La vérité est plus tragique,  sans pour autant être cynique : le passage d’une justice à une autre, donc à une nouvelle « rationalité punitive », est l’indice d’un profond bouleversement dans l’organisation du pouvoir. En effet, sous l’Ancien Régime, le faste punitif est porteur d’une fonction juridico-politique. Dans la mesure où il y avait identité entre le souverain et la loi, attaquer la loi c’était attaquer le souverain en sa personne propre. Par conséquent, la justice était assimilée à une forme de vengeance. D’où la fureur du souverain sur le corps du condamné. Ainsi le supplice ne rétablissait pas la justice ; il réactivait le pouvoir, précisément parce que « Dans toute infraction, il y a un crimen majestatis, et dans le moindre des criminels un petit régicide en puissance». Au siècle des Lumières, en revanche, l’émergence de la théorie rousseauiste du « contrat » fait du citoyen un être « juridiquement paradoxal », qui s’oblige envers les autres et envers lui-même ; et, par conséquent, s’il rompt cette double obligation morale en commettant un crime, il est d’emblée considéré comme un « monstre », mis à l’écart, et, pour les cas récupérables, redressé et réintégré au corps social. Or, la théorie du contrat, nous dit Foucault, est la reprise philosophique d’un mouvement de redéfinition interne à la technologie du pouvoir de punir. Par conséquent, la réforme pénale s’opère sur la toile de fond d’une réorganisation d’ensemble du pouvoir. Elle répond, pour être plus précis, à une nouvelle « économie politique » : « constituer une nouvelle économie et une nouvelle technologie du pouvoir de punir : telles sont, sans doute les raisons d’être essentielles de la réforme pénale au dix-huitième siècle».

Dans les deux cas que nous venons d’évoquer, il faut souligner deux points communs : premièrement, comme nous le disons, on observe une liaison entre système pénal et organisation du pouvoir (la justice n’est pas « indépendante » du pouvoir) ; deuxièmement, le corps est toujours le point d’application de l’art de punir. Seule la manière change. Tantôt martyrisé, tantôt redressé. Mais même si la punition-spectacle laisse la place à une « pénalité de l’incorporel», si le corps n’est plus un simple substrat matériel dans lequel viendra mordre le pouvoir, mais un sujet juridique, un « cas » objet d’un certain savoir, susceptible d’être dressé, rééduqué, et, ultimement, réinséré dans la société civile, c’est le corps physique qui est touché en dernière instance, puisqu’on attend de lui une certaine conduite. Le pouvoir change d’objet. Il ne porte plus directement sur le corps physique, mais sur l’âme, pour utiliser les mots de Mably. Cela consiste alors en une politique de la représentation : « L’esprit comme surface d’inscription pour le pouvoir, avec la sémiologie pour instrument ; la soumission des corps par le contrôle des idées». En fonction de quels objectifs le corps est-il investi d’une technologie du pouvoir ?  C’est cette sémiotechnique des punitions, ce pouvoir idéologique qui, pour une part au moins, va rester en suspens et sera relayé par une nouvelle anatomie politique où le corps, à nouveau, mais sous une forme inédite, sera le personnage principal. 

Le redressement, simple marqueur de l’évolution des investissements politiques du corps

Le redressement, comme nous l’avons vu, et, plus tard, la détention pénitentiaire, succèdent au supplice sans pour autant s’y opposer. Ce n’est pas un « progrès » mais une nouvelle forme de rationalité punitive, qui répond à une réorganisation du pouvoir, à une nouvelle « économie politique ». C’est cette nouvelle forme d’organisation qu’il va falloir connecter à la question du corps. On pourra alors lire l’histoire des châtiments à l’aune des investissements politiques du corps, comme une microphysique des corps : «On peut sans doute retenir ce thème général que, dans nos sociétés, les systèmes punitifs sont à replacer dans une certaine « économie politique » du corps : même s’il ne font pas appel à des châtiments violents ou sanglants, même lorsqu’ils utilisent les méthodes « douces » qui enferment ou corrigent, c’est bien toujours du corps qu’il s’agit – du corps et de ses forces, de leur utilité et de leur docilité, de leur répartition et de leur soumission9.» La réflexion de Foucault débute par le constat du lent crépuscule de la punition-spectacle, marqué par l’abandon de divers appareils présents dans le système punitif, comme la suppression de l’amende honorable, d’abord en 1791 puis, une nouvelle fois, en 1830, ou par l’interdiction du pilori en 1789 ; mais porte aussi sur les critiques qui commencent à poindre, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, comme celle de Beccaria, en 1764,  condamnant le rite punitif en vigueur sous l’Ancien Régime, sous prétexte que le crime que l’on condamne se voit réitéré, mais froidement cette fois, sous les rouges moignons de la guillotine. Ce sont les rouages des changements profonds de la pénalité, ce passage du supplice à une détention systématique, réglée et minutieuse, que Michel Foucault se propose de dépeindre. Comment et pourquoi la divine comédie des supplices physiques et publics laisse-t-elle place à l’exécution discrète, instantanée, au fond d’une cour à l’aube, puis à la peine silencieuse, effectuée loin des regards, dans l’ombre des cellules ? Comment penser ce lent processus d’« enfouissement bureaucratique», où, comme le dit Deleuze, «le rouge sur rouge des supplices» accuse un morne dégradé vers le « gris sur gris de la prison» ?

crédit : Banksy

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Communication Politique et Démocratie. Le principe et les pratiques.

Par Jourdain de Troie

La question de la communication spécifiquement politique polarise de manière exacerbée les ressentiments. Alors même que le métier de communicant politique s’institutionnalise, le démos perd confiance en ses représentants.

À rebours d’une désormais traditionnelle dénonciation du rôle anti-démocratique de la communication politique, à nous de chercher en quoi cette dernière est, au fond, intrinsèquement démocratique. À l’aune du sens commun, du prophétisme décadentiste et de la science sociale, essayons de réintégrer une perspective démocratique à la problématique de l’image en politique.

Communication politique

Épouvantail de l’intention politique

La communication peut être définie en deux mots : message et image. L’acte de communication se traduit par une relation sociale d’énonciation de sens. Un énonciateur transmet une idée à un public-destinataire. La communication dans nos régimes représentatifs s’accompagne du soucis démocratique : tout représentant politique qui utilise des médias pour énoncer un message sait qu’il sera soumis à moyen ou court terme à une élection, qui engagera sa carrière, son programme, son parti. Hollande, Valls, Copé, Le Pen, Sarkozy, Montebourg, NKM, Hidalgo ; mais aussi les maires des plus petites communes de France, les présidents de région, les députés, etc : tous sont à l’évidence en permanence sous cette perfusion d’imminence de l’élection…et cela se voit.

Nul doute que chacun d’entre nous a déjà entendu ou fait ce commentaire : «C’est de la comm’». Cette sanction aposable par tout destinataire de l’acte de communication exprime la conscience de l’impératif de l’image en démocratie représentative. Dire cette phrase, c’est souligner que la transmission du message est brouillée. Au lieu de percevoir l’essence du message (exemple : «Je viens vous parler du made in France»), le destinataire perçoit l’intentionnalité du message («Vous m’avez vu avec ma marinière n’est-ce pas?»). Cela augure du dévoilement des «hommes de l’ombre», les communicants, les «spin doctors», dont la trace est maintenant scrutée par la presse et l’électeur. La question qui est posée par ce phénomène est celle de la sincérité du représentant politique. Par l’analyse du «plan comm», nous voulons savoir si le sujet est plus préoccupé par la visée de son action ou par l’action elle-même. Ce voyeurisme, cette obsession pour les coulisses s’avère féconde pour la presse. Et le grand public de découvrir la part de non-su que cultivent les communicants : voyez ce dernier dossier sur les communicants dans M le magasine du Monde («Les politiques sous influence» le 4 octobre dernier), ou cette série intitulée «Les Hommes de l’Ombre» diffusée sur France 2 en 2012.

Mais cet engouement médiatique se focalise surtout sur la communication politique et ses professionnels lors des scandales politiques. L’agence EuroRSCG a par exemple fait l’objet de véhémentes critiques sur la teneur des conseils qu’elle a donné à DSK et Cahuzac avant qu’ils ne soient rattrapés par leurs travers. Par sa connaissance plus que probable des «faiblesses» de leur clients amenés à exercer de gigantesques responsabilités, et l’explication de son mutisme quant à ces secrets au nom de la défense arraisonnée du client, EuroRSCG n’a pas survécu, et s’appelle maintenant Havas.

De plus, le communicant, par sa figure de proche conseiller du politique, est qualifié par le sens commun de «gourou». Jacques Séguéla et Stéphane Fouks en étant les emblèmes les plus manifestes. Dernièrement, Médiapart a titré un article sur le nouveau conseiller de Jean-Marc Ayrault  le qualifiant de «professionnel du mensonge». Le communicant chef de secte de l’opinion, maître de ses fébriles fidèles, nierait la démocratie. Mais alors, qui de Jérôme Cahuzac ou de son conseiller d’EuroRSCG a regardé l’Assemblée Nationale «les yeux dans les yeux» pour dire qu’il n’avait pas de compte en Suisse?

La communication hypertrophiante

Dans ses Principes du Gouvernement Représentatif (Flammarion, 2012), Bernard Manin présente un idéal-type de l’actualité de notre gouvernement représentatif. Après une période de parlementarisme et une période de monopole des partis, nous nous trouvons depuis les années 1970 dans une «démocratie du public». Ainsi, «[la] forme du gouvernement représentatif se caractérise par l’apparition d’un nouveau protagoniste de la délibération publique et d’un nouveau forum de délibération : l’électorat flottant et informé  et les médias.» Entre l’électorat flottant et les médias d’une part, et les politiques d’autre part, on trouve une communication qui influence les premiers et conseille les seconds. La communication prend une forme hypertrophiante : elle branche ses ramifications partout et prend une forme démesurée.

La communication aurait changé de dimension. Auparavant simple fonction politique, la vague gestion de l’image d’un personnage public, confiée à un vieux militant méritant, est devenue une véritable branche de métier, composée d’experts de l’opinion et du marketing. Comme le dit Olivier Da Lage dans un article publié dans la Revue Internationale et Stratégique, « (…) La communication n’est plus périphérique aux enjeux stratégiques, mais est au centre de ces derniers.» Et cela vaut autant sur la scène nationale que sur la scène internationale (la guerre d’Irak de 2003 en étant l’exemple historique par excellence).

Nouvelle par son ampleur, elle n’en serait pas moins dangereuse. Le Monde consacrait récemment une tribune intitulée «Omniprésents, les «spin doctors» infligent un coût moral à la démocratie»(3). On pouvait y lire un diagnostique franchement pessimiste sur la démocratie du public :

« [La]  désillusion démocratique doit plus encore à la nouvelle économie symbolique instituée par le marketing politique. Est-il sans conséquence que les citoyens soient assimilés à des consommateurs, auxquels s’appliquent des procédés issus de la publicité marchande ? Ces citoyens le sont-ils encore lorsqu’ils sont les “cibles” de tactiques et de calculs cyniques ?»

Ces experts ne sont pas élus, et leur travail consiste à construire ou redresser l’image de leur client coûte que coûte. Le travail se fait donc au mépris de la vérité et de la légitimité politique. On arrive même parfois à de véritables conflits d’intérêts…revendiqués. Dans ce même article du Monde, un sondeur se vante d’avoir conçus des campagnes pour plusieurs candidats aux mêmes élections : «Trois présidentielles pour dix-sept candidats». La communication n’est-elle définitivement pas Raison ? Nous pensons qu’au delà de ces intrications illégitimes, certains points de vue confondent deux choses : les pratiques et les principes. La communication est au contraire des diagnostics précédents, hautement démocratique dans son principe, même si des pratiques l’ont déviée de sa fonction.

Dans la communication politique réside l’idée de démocratie

Si certaines pratiques ont dévoyé l’image de la communication politique elle-même (paradoxalement), elle n’en demeure pas moins fondamentalement démocratique. Dans la relation démocratique élu-électeur, l’électeur a toujours plus de pouvoir in fine. De même, dans la relation de communication émetteur-récepteur, le récepteur a le rôle le plus important. Il participe à l’élaboration du message en deux temps : premièrement parce que l’émetteur du message en façonne le contenu à destination du récepteur, et deuxièmement parce que le récepteur réinterprète le message qui lui est adressé.

La communication est démocratique parce qu’elle ne fait «s’adapter à la demande du démos». Le vrai travail du communicant n’est absolument pas ce qu’on peut appeler du «packaging», de l’enveloppe illusoire d’un homme public-produit. Il s’agit de réaliser une véritable enquête de sciences sociales et d’aller chercher dans la profondeur sociologique le sens à donner à une stratégie. C’est le travail des premiers communicants en France, Jacques Pilhan et Gérard Colé, qui, au service d’un Mitterrand à mille lieux d’incarner un potentiel président de la République, vont entreprendre une gigantesque enquête sur les français et leurs attentes politiques pour la France des années quatre-vingt. Elle est , la communication politique. Le talent est non seulement de bien faire ce travail d’enquête (attentes, mentalités, représentations de la réalité historique sont des variables très subjectives qu’il convient d’analyser avec distance et méthodologie), mais ensuite de bien retraduire les revendications latentes en message réel. Comme Gérard Colé l’aime à dire, on ne devrait pas parler de «communiquant» mais «d’ingénieur en sciences sociales». (voir cette vidéo extraordinairement éclairante au sujet du rôle de l’ingénieur en sciences sociales, notamment devant les cas de la présidence Hollande)

La «droitisation» actuelle d’une partie de l’espace communicationnel français ou la dénonciation de l’ennemi «monde de la finance» (pour prendre des exemples clivants) sont en réalité des positions de communication démocratique. Elles répondent à des attentes de l’électorat. On peut certes penser que ce ne sont pas des idées pertinentes, mais il faut savoir que la démocratie représentative n’a jamais favorisé le vrai, mais le vraisemblable. Comme le dit Bourdieu dans un article sur la Représentation Politique (4), le champ politique n’a rien à faire de la valeur de vérité. La force d’une idée en politique n’est pas sa véracité, mais sa capacité de mobilisation. C’est donc la logique démocratique qui prédomine ici.

La communication politique est par essence démocratique. Nous devons être vigilants à ne pas assimiler les graves erreurs, parfois toujours en cours, de certains professionnels à l’ensemble de la notion de communication.

  • (1)   rapprochement par D. Bougnoux dans Introduction aux Sciences de la Communication, Repères, 2011
  • (2) Da Lage Olivier, « La communication, au coeur de la décision »,
  • Revue internationale et stratégique, 2004/4 N°56, p. 59-62. DOI : 10.3917/ris.056.0059
  • (3)   par Alain Garrigou, le 09.05.2013
  • (4) Bourdieu Pierre. La représentation politique. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 36-37, février/mars 1981. pp. 3-24.
  • Crédit Photo: Paolo Nozolino

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En Cisjordanie, l’archéologie politique du présent

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par Jourdain de Troie

Un chantier de fouilles est un terrain éminemment politique. En territoires palestiniens, la recherche archéologique se confronte systématiquement à l’actualité des relations avec Israël. Il devient alors inévitable de penser l’archéologie comme une science politique, voire géopolitique, non seulement à l’aune de ses centres d’intérêts primaires (d’ordre historique) mais aussi pour ses conséquences secondaires (d’ordre stratégique).

Le 19 juin dernier, à la faculté de Birzeit, proche de Ramallah, se tenait une réunion au sujet d’accords académiques avec des universités françaises et américaines. L’atelier de travail, dit workshop – anglais oblige, mêlait universitaires et étudiants, dans un centre de conférence flambant neuf. Une grande partie du campus de Birzeit a pu être financée grâce à l’aide internationale. Certains bâtiments sont ornés du nom du mécènes bahreïni ou quatari. Les intervenants sont unanimes quant à la relance de l’archéologie dans la région : seule la moitié des 2000 sites estimés a été fouillée. Mais au-delà de préoccupations scientifiques majeures, les interventions des universitaires présents se confrontent sans cesse à la particularité du terrain : «Il y a un impératif de conscience politique pour faire de l’archéologie dans cette partie du monde» explique M. Bryan Boyd, professeur d’anthropologie à Columbia et responsable de la mission archéologique du Wadi Natuf, dans la périphérie de Birzeit. Inversement, le territoire politique actuel de la «Terre Sainte» a été dessiné par l’Empire Britannique en termes archéologiques. Les frontières d’Israël ont été pensées en partie selon la fonction symbolique qu’elles pouvaient revêtir. Les dites «frontières de souveraineté» pensées par Michel Foucher (1) n’ont de sens que dans cette perspective. C’est par la prise en compte de l’héritage que la souveraineté d’Israël se justifie. Et quand l’héritage est contesté, l’archéologie caractérise la cité.

La valeur diplomatique de l’héritage

L’héritage est un marqueur de l’identité territoriale et mentale. Ainsi, un site archéologique revêt une valeur scientifique couplée à une valeur symbolique. Cette complémentarité prend tout son sens en Cisjordanie. Le zonage du territoire, attribué à l’Autorité Palestinienne ou non, détermine la nationalité des interlocuteurs auxquels les chercheurs doivent se référer pour fouiller. Les sites situés par exemple en zone B sont sous un contrôle mixte, à l’image de l’actuel site des fouilles de Sebastye menées par l’archéologie française Jean-Sylvain Caillou. En un sens, l’héritage byzantin qui s’offre à la recherche moderne est disputé par deux entités politiques que sont l‘état d’Israël et l’Autorité Palestinienne. Parfois, comme sur le site de Khirbet Al-Muraq, dans les environs d’Hebron, l’accès aux ressources scientifiques est réservé aux chercheurs israéliens. De fait, il est formellement impossible à tout chercheur d’une autre nationalité d’avoir accès au matériel dont est issu la recherche israélienne effectuée là-bas entre 1969 et 1981. De même qu’à Sebastye, tout motif scientifique est tributaire de la situation politique actuelle. Du point de vue des ressources en général, il n’existe aucune bibliothèque universitaire d’archéologie en Cisjordanie. Tout chercheur ou étudiant se doit d’aller à Jérusalem pour consulter les ressources dont il a besoin pour mener son étude. Les conditions d’accès à Jérusalem sont elles-mêmes restreintes pour les Palestiniens. Invoquer des raisons scientifiques n’est pas forcément de bon ton quand il s’agît de passer un check point aussi sensible que ceux marquant l’entrée dans le territoire israélien. Les chercheurs occidentaux peuvent néanmoins passer ces barrages sans difficulté. A ce titre, les chantiers de fouilles sont autant de relations bi voire tri-latérales entre pays. Quand ils sont envoyés à l’étranger, les archéologues ont souvent recourt aux autorités diplomatiques pour couvrir leur expédition. C’est une échelle de politisation élevée de l’archéologie. On note d’ailleurs une certaine division du travail selon des intérêts nationaux envers des périodes données aux Proche et Moyen-Orient : aux américains l’Âge de Bronze, aux français l’époque classique, aux italiens la période chrétienne, grossièrement parlant. Par extension, les recherches se focalisent aussi en fonction de l’appartenance nationale. L’archéologie est, en ce sens, la part exportable de notre identité. L’héritage devient une valeur diplomatique. La fameuse «politique arabe» de la France, soit une présence diplomatique privilégiée dans les pays du Moyen-Orient, s’explique aussi sous cet aspect. Les relations internationales dérivent donc aussi de la tradition, du passé commun, et pas seulement des potentiels mercantiles sur 10 ans.

Alors, quand le terrain  archéologique est ramené à son aspect stratégique, lors de conflits, sa valeur scientifique n’en demeure pas moins extensible. La guerre civile syrienne repousse sans cesse le retour des archéologues sur leurs sites, mais le conflit s’inscrira tout aussi bien dans l’intérêt des sites a posteriori – sous réserve de préservation du patrimoine existant. Sur la page Facebook du «Patrimoine Archéologique Syrien en Danger» (2), on peut évaluer le poids matériel causé par le conflit sur les chantiers archéologiques. Dès février 2011, dans la plus forte période de la première vague du «Printemps Arabe», le quai d’Orsay a déconseillée toute activité de recherche aux ressortissants français en Syrie. Depuis, les sites sont soumis aux aléas imprévisibles de la guerre ; ou quand le politique se rappelle à la science de la manière la plus brutale qui soit. Il est dès lors fréquent que les archéologues étrangers qui exerçaient en Syrie soient amenés, par la force des évènements, à réorienter leurs recherches dans des territoires potentiellement plus stables.

 

Héritage culturellement politique

Quand l’héritage est à ce point menacé, le politique peut néanmoins se saisir de sa préservation. L’ONG Culture in Development (3) a fait de sa priorité la préservation des biens matériels et immatériels dans les zones de conflit. Son crédo est que le choix de l’héritage se veut politique dans une triple acception : pré-conflit, péri-conflit et post-conflit. Le cas de la destruction des souks d’Alep le 29 septembre est emblématique. Faut-il reconstruire à l’identique une partie des souks multi-séculaires ? Ou intégrer le sens du lieu dans un nouveau projet, c’est-à-dire construire au même endroit un équivalent moderne des souks, soit une place de rencontre populaire ? S’il est une unité dans la diversité des situations des pays arabes modernes, ce serait la pesanteur de la politique. Par là, sous-entendons une actualité, un climat, des vicissitudes. Il faut sans casse replacer cette politique dans une chronologie au long terme, une cause première de co-existence entre communautés. A cet égard, la politique se fait autant à un niveau macro que micro. L’héritage se veut donc politique au regard de la région, mais aussi dans une dimension infiniment plus locale. Quand un archéologue cible un site pour une campagne de fouilles, il se doit de se préoccuper non seulement de rapports transnationaux (par exemple pour obtenir une autorisation), mais aussi du voisinage du site. Mme Sylvie Blétry, qui travaillait sur le site de Halabye dans les alentours de la ville syrienne de Deir Ez-Or ,avant la guerre, reconnait que les relations avec les autochtones sont une partie majeure du travail de l’archéologue. «Il faut impliquer la population locale, tant dans les fouilles que dans les processus de conservation, afin qu’elle s’approprie son patrimoine et son héritage culturel.» Les consultations populaires peuvent s’avérer hautement utiles. Les résistances, les préjugés, les craintes pour la sécurité sont fréquentes, et sans aucun doute légitimes. L’information devient vecteur d’un intérêt commun, en somme. De même, l’implication directe des habitants dans les chantiers est un impératif. Ils peuvent se voir proposer le rôle d’ouvriers, de gardes ou gestionnaires de la mise en valeur sur le chantier. Un lien professionnel s’établit alors. Il n’est d’ailleurs pas rare de constater que les femmes s’impliquent plus volontiers dans les projets archéologiques. D’où un effet d’intégration réciproque entre les équipes scientifiques et les habitants. Ce lien a priori professionnel peut potentiellement dériver vers des liens autrement plus affectifs. Dans les 10 plus grands sites de Syrie, des civils auraient pris l’initiative de protéger les sites abandonnés de force par les archéologues sommés de quitter le pays, selon Mme Bletry. Dès lors, impossible de ne pas percevoir un site archéologique comme une entité politique à part entière. Un site est attenant à un territoire donné, du quel il extrait une histoire par et pour des individus, et y focalise des appartenances et des fidélités. Territoire, identité, fidélité ; triade politique élémentaire.

«Archéologie résistante»

Si l’archéologie est politique, alors elle peut être militante. Les territoires palestiniens sont sans doute des terrains des plus polémiques. L’héritage n’est plus qu’une question intellectuelle, mais un casus belli. Le zonage issu des Accords d’Oslo pose une double autorité sur ces territoires. Les zones dites «A» et «B» sont officiellement administrées par le Département Palestinien des Antiquités, alors que les zones «C» le sont par la Direction de l’Archéologie Israélienne. La partition établit une limite physique tangible dans un milieu à l’héritage culturel territorialement diffus. Elle pose comme acquises des limites inconnues. L’archéologie se veut par conséquent hautement symbolique. Creuser le sol d’une telle terre est un message. Moshe Dayan lui-même, en tant qu’acteur central de la guerre des Six jours, a confié dans une conférence dans une université israélienne (4) son ignorance à propos d’un éventuelle occupation arabe sur les terres des nouveaux villages israéliens : «Les villages juifs ont été construits à la place de villages arabes. Vous (son auditoire d’étudiants israéliens, ndlr) ne connaissez pas les noms de ces villages arabes, et je ne vous en tiens pas rigueur, parce que les livres de géographie [qui en parlaient] n’existent plus. Non seulement il n’y a plus de livres, mais en plus les villages ont aussi disparu.» Ce constat démontre l’importance fondamentale de la recherche archéologique. S’il n’est pas de littérature suffisante, chaque fouille propose un potentiel indubitable de preuve. Dans les environs de Birzeit, la vallée du Wadi-Natuf enferme un site datant de 10 000 ans avant JC. M. Bryan Boyd, qui y fouille, déplore qu’aujourd’hui la vallée soit déstructurée par la construction d’une route et l’installation d’une décharge sauvage, sur décision des autorités israéliennes…alors que s’y trouve la grotte de Shuqba, dont l’importance scientifique a été saisie dès les années 1930 par des missions britanniques ! (5) L’expression «d’archéologie résistante» est utilisée par M. Boyd pour désigner le sens profond de sa démarche de chercheur engagé. Cette lutte dépasse le cadre du seul conflit israélo-palestinien. Tous les intervenants au workshop de la faculté de Birzeit convergeaient vers l’idée que l’héritage culturel n’est ni Israélien ni Palestinien, mais comme le veut l’expression consacrée par l’Unesco, un patrimoine humain universel. Il n’y a d’archéologie que politique.

(1)  Michel Foucher,  Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique. Fayard, Paris, 1991, 2e édition, 691 p., 20€

(2)  «Le patrimoine archéologique syrien en danger», page Facebook

(3)  site de Culture in Development, «www.cultureindevelopment.nl»

(4)  conférence donnée le 19 mars 1969 à l’Université de Technion, cité dans Edward W. Said, La question de Palestine. Sindbad, Paris, 2010, 20€

(5) «New fieldwork at Shuqba Cave and in Wadi en-Natuf, Western Judea», The Free Library, 2000, www.thefreelibrary.com

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