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Impo(t)pulaire ?

par Lili D

Voilà que j’ai (quasiment) quitté les sphères philosophiques pour m’intéresser au bas monde de l’argent, des riches et des puissants. En pleine tempête sur les nouvelles législations concernant l’impôt, je vais me lancer, pour vous lecteurs de Bicéphale, dans le monde obscur des traders grecs et romains, pour vous montrer ce que l’on peut retirer du rapport antique à l’argent, à la richesse et à la citoyenneté.

Monnaie

L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue : vision de la richesse dans l’Antiquité

Chez les grecs comme chez les romains, et j’imagine comme dans chaque société organisée, il existe des disparités de richesses phénoménales. Entre les marchands qui gagnent quelques sesterces par jours et les sénateurs qui devaient posséder au minimum un million de sesterces pour pouvoir prétendre à leur rang sénatorial, la différence est grande. Cependant, si posséder de l’argent est valorisé, on peut remarquer que dans les deux civilisations, gagner de l’argent est considéré comme une dégradation : il s’agit de sociétés de noblesse, et pas vraiment de sociétés bourgeoises. Ceux qui sont obligés de travailler pour gagner de l’argent n’ont alors pas la dignitas, la noblesse nécessaire pour faire partie du beau monde. Les parvenus, s’ils sont enviés par certains, sont surtout critiqués et moqués : voyons l’exemple de Trimalcion, le (très) riche affranchi du roman de Pétrone, le Satyricon. Après avoir été esclave, il a amassé un pécule suffisant pour acheter sa libération mais est resté auprès de son maître qui a fait de lui son héritier. Possesseur d’une fortune colossale, il invite les héros du roman à un festin gargantuesque à vous dégoûter de manger pendant quelques jours, et fait étalage de sa richesse et de sa pseudo-culture. Entouré d’esclaves qui n’attendent qu’une chose, sa mort, il veut épater la galerie à travers une mise en scène artistique et contrôlée. Mais malgré sa fortune, il passe pour ridicule dans la société romaine et n’est apprécié que des parasites désargentés, car il est évident qu’il n’a pas eu une éducation digne d’un citoyen romain : il se vante de n’avoir jamais assisté aux leçons des philosophes. Ainsi, les grosses fortunes de Rome liées à un enrichissement progressif sont considérées avec mépris, ce qui est parfois le cas de nos grandes fortunes actuelles notamment lorsqu’elles ont été acquises de façon douteuses. La verve de Trimalcion pour défendre sa dignité face aux citoyens méprisants rappelle parfois quelques interview fracassantes de Bernard Tapie, pour ne citer que la partie émergée de l’iceberg.

Selon les philosophes stoïciens, et vous sentez pointer ici mon cher Sénèque, l’argent n’est pas un bien nécessaire au bonheur : il est égal pour un riche sage de perdre du jour au lendemain toute sa fortune. Cependant, Sénèque reconnaît (il est tout de même le plus grand usurier de son époque) que si l’argent ne fait pas le bonheur, en avoir un peu n’est pas désagréable : inutile donc pour être un sage de se dépouiller de ses biens, de se balader à moitié nu, ou de vivre dans un tonneau comme le faisait notre ami Diogène. Or si on peut dire que l’argent ne doit pas avoir d’influence directe sur le bonheur des hommes, il faut bien voir sa forte implication dans le domaine politique.

Bon appétit messieurs ! : argent et politique, corruption et intégration des citoyens

Les citoyens, à Rome, sont répartis dans des classes censitaires en fonction de leurs richesses, ce qui leur donnait droit à certaines prérogatives. Ainsi, sous Auguste, on a vu que pour devenir sénateur, il fallait posséder 1 million de sesterces. On pourrait  alors crier au scandale en disant, que ce système est absolument inégalitaire, que c’est une oligarchie réservée aux plus riches… Ce qui n’est pas tout à fait exact. Certes, lors des votes de décisions, le sénat avait la prépondérance, et lorsque les comices (assemblées populaires) votaient, on commençait par les classes les plus riches, qui contenaient moins de personnes, jusqu’à obtenir une majorité, ce qui faisait que les plus pauvres ne votaient quasiment jamais. Cependant, il existait pour le peuple des formes de contre-pouvoir, notamment un magistrat nommé le tribun de la plèbe, qui comme son nom l’indique représentait les plus pauvres, et comme son nom ne l’indique pas avait des pouvoirs très importants, notamment le droit de veto, l’intercessio, vis-à-vis des décisions du sénat. Il y a donc une forme d’équilibre – instable certes – entre le pouvoir des plus riches et celui des plus pauvres, ou tout du moins une volonté de ramener les forces à un déséquilibre moins flagrant.

En Grèce – une fois n’est pas coutume, allons voir ce qui se passe chez les grecs – et plus particulièrement dans la démocratie athénienne, les différences de richesses ne sont pas prises en compte pour l’attribution des droits politiques, notamment le droit à la parole dans les assemblées, nommé l’iségoria (iso signifie même, comme dans un triangle isocèle, et le verbe agoreuô veut dire parler). De même, riches comme pauvres peuvent siéger dans les principales assemblées, puisque les postes sont tirés au sort et non attribués par vote ou cooptation. Ce système apparaît comme le plus juste qui soit, même si en pratique il pose le perpétuel problème de la compétence des hommes choisis pour exercer une fonction.

Ce qui est peut-être le plus intéressant dans la démocratie athénienne, c’est qu’un homme qui entre en charge doit se soumettre à une évaluation de fortune, qui a lieu également à sa sortie de charge. On a vu il y a quelques temps déjà certains ministres et députés faire étalage de leur patrimoine. Fort bien. Les grecs, eux, interdisaient aux magistrats le moindre enrichissement lorsqu’ils accédaient à une fonction de l’État. Quiconque s’enrichissait pouvait être soumis à de fortes amendes ou à des peines plus conséquentes. Voilà qui met en lumière l’inanité du débat sur le salaire des députés et autres magistrats, et permettait en Grèce d’essayer d’empêcher la corruption : les hommes d’État ne devaient pas entrer en charge pour de l’argent, mais pour servir la cité. Certes, tout n’était pas rose comme en témoignent les procès intentés pour enrichissement plus ou moins subversif, mais au moins les grecs ne pinaillaient pas sur le montant alloué à leurs magistrats.

Taisez-vous, mécène que vous êtes : vers une économie du partage ?

Restons encore un peu chez les grecs, et voyons à présent comment ils gèrent leurs impôts. Les principales taxes de la cité sont réparties entre les citoyens les plus riches qui doivent financer la construction des navires de guerre (trières), le théâtre, qui est une institution d’État, l’entretien des gymnases etc… Ces taxes, appelées liturgies, étaient réservées aux plus riches : il pouvait même y avoir des procès dénonçant la plus grande richesse d’un autre particulier, qui aurait dû payer les taxes et en avait été exempté. On voit donc que ce sont les plus riches qui participent au financement public, ce qui bien sûr ne gomme pas les inégalités de richesse mais permet aux plus pauvres d’aller au théâtre gratuitement.

Revenons à Rome. C’est une action un peu similaire qui a lieu avec ce que l’on appelle l’évergétisme, merveilleusement analysé par Paul Veyne dans son ouvrage Le Pain et le Cirque, d’après la formule panem et circenses. L’évergétisme consiste pour les hommes riches, désirant obtenir une forme de reconnaissance publique, ou acquérir tout simplement la renommée, à payer des jeux du cirque ou des divertissements en général, ainsi que des distributions frumentaires pour les plus pauvres. L’évergétisme devient presque une institution officielle : si elle reste le fait de particuliers fortunés, il est très mal vu pour un général triomphant de ne pas offrir de jeux glorieux au peuple de Rome. On voit là encore que ce sont les plus grandes richesses, (intéressées certes, mais ne le sont-elles pas toujours), qui financent en partie le divertissement populaire.!quand on voit que de nos jours, de grandes fortunes à la tête de grands organismes de presse (cf le groupe Lagardère) décident de lâcher ces magazines car la version papier n’est pas assez rentable, il y de quoi se dire : « Mais où va le monde ? » ou plutôt comme disait Cicéron « O tempora, o mores ! ».

Petite précision finale : je sais que je ne peux m’empêcher de vous dresser un tableau idyllique de la Rome et de la Grèce antiques, mais enfin il faut que je me fasse violence pour nuancer cette position. Non, les romains n’avaient pas tout compris et je ne conseille pas à notre premier ministre de décider le retour aux sesterces. Car si vous lisez assidûment mes articles, ce dont je ne doute pas, vous vous souviendrez peut-être que la guerre civile du premier siècle avant J-C a débuté en partie à cause du poids trop important de la fiscalité de guerre. En effet, les romains ont, en -167, eu la formidable idée d’abolir pour les citoyens romains le tributum, l’impôt levé pour les guerres. Sauf qu’il fallait bien continuer à financer l’armée, et donc la totalité de cet impôt s’est trouvé reporté sr les alliés de Rome, ou plus clairement sur les peuples colonisés par Rome. Or je ne pense pas qu’une politique colonialiste en vue de faire payer nos impôts aux dominés soit actuellement la meilleure des idées pour notre gouvernement. Mais enfin, peut-être qu’en ces temps de xénophobie exacerbée y a-t-il parmi vous quelques lecteurs néo-colonialistes qui trouveront cette « solution » fantastique ?

Image Sacra Moneta

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Gueules de Métèques?

par Lili D.

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C’est aujourd’hui un sujet moins métaphysique que le temps mais tout aussi actuel que je souhaite évoquer. Il s’agit plutôt de notre rapport à l’autre, à celui que nous considérons comme l’étranger, ou pour reprendre le mot des grecs, le métèque. Nos débats actuels sur l’immigration et les « problèmes » qu’elle pose, la violence des réactions qu’ils supposent ne doivent pas nous empêcher de prendre du recul et de tenter une approche historique. Et là encore, nos chers romains nous sont d’une grande aide.

Rome, mère affligée, qui est entre ses bras de deux enfants chargée

Commençons, une fois n’est pas coutume, par quelques rappels historiques et sociétaux. Rome, au premier siècle avant J.-C., est une république bicéphale (dirigée par deux consuls élus pour un an) mais aussi un Empire immense qui ne se limite pas à la ville de Rome ou même au territoire que nous nommons aujourd’hui l’Italie. L’Espagne était alors déjà une province romaine, l’Égypte et les Gaules le sont peu à peu devenues. En effet, ce siècle a vu un grand mouvement de conquêtes qui ont étendu l’Empire de façon extraordinaire. En plus d’un ajout de territoires, de richesses diverses, ces conquêtes ont amené dans l’Empire de nouvelles populations très distinctes. Il existait alors dans l’Empire trois statuts juridiques quant à la citoyenneté et les droits politiques qui s’y rattachent : la citoyenneté romaine, qui ne concerne que les résidents de l’Urbs aeterna et offre le plus de pouvoirs, la citoyenneté latine ou italienne (grossièrement pour les hommes du Latium et des provinces italiennes proches) et la citoyenneté pérégrine pour ceux qui vivent dans les provinces conquises et ont le moins de droits, mais souvent le plus de devoirs.

Or, au premier siècle avant J.-C. a commencé une guerre civile qui n’était pas prête de s’éteindre. Suite à une loi de -167, les citoyens romains ont été exemptés du tributum, l’impôt de guerre, qui a alors reposé sur les populations latines et pérégrines. L’augmentation des charges militaires et fiscales a exacerbé les tensions présentes dans l’Empire, ce qui a provoqué une révolte et une véritable guerre civile à partir de 88, même si des troubles existaient déjà en 133. La violence de ce Ier siècle a été terrible, et la société a pris l’habitude de se scinder en deux et de s’affronter. La période de conflits, plus ou moins larvés, qui a suivi ces troubles concernant l’intégration des étrangers a mis fin à la République romaine par l’instauration du principat d’Auguste, une monarchie qui ne dit pas son nom.

J’imagine que vous voyez clairement quelles peuvent être les analogies avec notre période actuelle et tous les conflits que pose la question de l’intégration. Résumons : les partis politiques s’écharpent entre eux pour savoir s’il faut fermer les frontières pour favoriser les « purs français de souche » (l’imbécillité d’une telle considération n’est plus à démontrer) ou les ouvrir pour permettre à la France de s’enrichir de nouvelles cultures. Au sein même du Parti Socialiste, récemment, on a vu le divisions s’accentuer entre la majorité et le ministre de l’Intérieur à l’occasion de l’expulsion d’une collégienne. Ne parlons même pas de l’acquisition de la citoyenneté française, véritable calvaire administratif pour certains, formalité pour d’autres qui apportent une « plus-value » scientifique ou footballistique. Mais pensons plutôt à tous ces conflits qui concernent les « étrangers de l’intérieur », ce qui vivent en France et ne sont pas acceptés comme français, parce qu’ils respectent d’autres rites ou simplement à cause de leur couleur de peau. Observez la scission de la France, la violence du débat public, la véhémence des politiques de tous bords, la crispation de la société sur des questions comme celle de l’identité nationale posée en 2009.

Les romains ont eu besoin d’une guerre civile et de plus de 300 ans pour résoudre le conflit concernant l’intégration des pérégrins. Certes, nous pouvons considérer que nous sommes plus civilisés que ces romains qui n’hésitaient pas à décapiter le chef qui leur déplaisait avant de mettre à mort 3000 de ses partisans (comme il est arrivé à Tibérius Gracchus). Sommes-nous néanmoins certains que la France n’est pas en train de se diviser lentement mais sûrement sur ces questions d’immigration ?

 Étranger, mon semblable, mon frère

Certes, vous pourriez me dire que cette fois-ci, les romains n’ont rien à nous apprendre, eux qui ont allègrement pratiqué la guerre civile pour résoudre leurs problèmes. Mais ne pourrions-nous pas cette fois-ci apprendre de leurs erreurs ?  De plus, je pense qu’il est intéressant d’observer la façon dont les romains considéraient les étrangers. Il est habituel, dans l’esprit antique (c’est la même chose chez les grecs) de penser que le monde se divise entre le peuple civilisé incarné par les romains (et les grecs, à la rigueur), et les barbares. Le mot barbare vient du grec barbaros, et désigne le “borborygme” que l’on entend lorsqu’on écoute la langue de l’autre. Le barbare est donc d’abord celui qui parle une autre langue. Chez les romains, les vrais étrangers (pas les pérégrins, qui sont des citoyens de l’Empire), les vrais barbares sont ceux qui vivent au-delà du limes, la ligne imaginaire et mouvante qui définit les contours de l’Empire.

Mais cette ligne bouge au gré des conquêtes, et les populations conquises sont englobées, presque phagocytées dans l’Empire. Or, si les romains considèrent certaines pratiques comme complètement loufoques et étranges (pour un romain, voir des gaulois aux cheveux longs, alors que le poil sous toutes ses formes est détesté à Rome, est particulièrement déroutant), ils essaient pour autant d’accepter ces pratiques, voir de les intégrer à leurs propres rites. Je ne m’étendrai pas ici sur la religion romaine qui fera sûrement l’objet d’un article futur tant la question est complexe, mais sachez simplement que selon le principe de l’invocatio, les romains pouvaient amener à leur Panthéon des dieux étrangers, comme par exemple Isis et Osiris. La simple cohabitation des rites était plutôt acceptée par les romains. Or une grande partie du débat sur l’acceptation ou non des étrangers en France achoppe sur la question de la religion, et en particulier de l’islam qui est devenue la partie la plus visible de l’iceberg. Pour les romains, les rites étrangers étaient vus comme une façon d’enrichir leur patrimoine religieux, car plus on a de dieux de son côté, mieux c’est.

Dépasser la borne du limes

Pour en revenir donc à la question de l’intégration des étrangers, je vous propose de voir plus en détail quelles ont été les étapes de cette acceptation progressive, en vous montrant que même les plus grands penseurs ont pu être parfois stupides dans leur rapport à l’autre. Les Gracques ont été les premiers à tenter quelque chose pour l’intégration des italiens et des pérégrins à la citoyenneté romaine. A partir de 133, ces deux frères, à 9 ans d’intervalle, ont tenté de mettre en place une loi de redistribution du territoire public couplée à une loi sur l’intégration des populations pérégrines et italiennes, ce que ne pouvait supporter la noblesse romaine : cela signifiait  qu’un nombre important de nouveaux citoyens auraient des droits sur le territoire public commun, l’ager publicus, qu’elle se partageait de manière plus ou moins légale et équitable. Or l’un comme l’autre ont échoué dans leur tentative, puisqu’ils ont été sauvagement assassinés avec une grande partie de leurs partisans. On les accusait en effet, par des mesures démagogiques, de flatter l’intérêt du peuple afin de s’octroyer une dictature personnelle, ce dont les romains avaient horreur depuis le renversement de la monarchie en -509. Cela ouvre la porte à la guerre civile à Rome.

Par la suite, l’empereur Claude, au milieu du Ier siècle, va également engager un mouvement pour intégrer au sénat des citoyens venus des provinces comme l’Espagne, la Gaule, ainsi qu’on le voit sur les fameuses Tables Claudiennes. Il a également donné plus de poids aux esclaves affranchis, qui avaient un statut assez bâtard puisqu’ils ne pouvaient prétendre aux droits des citoyens et n’étaient plus des esclaves. Voici deux extraits de Tacite, historien romain qui rapporte des discours de Claude à propos de l’entrée au Sénat de gaulois : « Qu’est-ce qui a causé la perte des Lacédémoniens et des Athéniens, malgré leur valeur militaire, sinon leur habitude d’écarter des vaincus comme les étrangers ? », « Désormais mêlés [il parle des gaulois] aux nôtres par les mœurs, les métiers, les alliances, qu’ils nous infusent leur or et leurs richesses au lieu de les posséder séparément ! ». (Bien sûr, il y a toujours un intérêt sous-jacent, les romains n’étant pas des humanistes forcenés).

Mais ce pauvre Claude, qui n’était pas si mauvais, a été ridiculisé par de nombreux écrivains, et ses moindres faits et gestes ont été vus comme des erreurs. Sénèque, que pourtant je tiens en haute estime comme certains peuvent s’en douter, a également participé à la dégradation posthume de cet empereur en écrivant l’Apocolocynthose, littéralement la transformation de Claude en citrouille, ce qui est une parodie négative de la déification des empereurs à leur mort. Dans ce texte, une des Parques (les trois déesses qui décident de la mort, en coupant le fil de la vie) dit à propos de Claude qu’elle voulait le laisser vivre plus longtemps « pour qu’il pût gratifier du titre de citoyen le peu de gens qui ne l’ont pas encore. Il s’était mis en tête de voir tous les Grecs, Gaulois, Espagnols, Bretons, revêtus de la toge. » Mais, considérant qu’après tout il faut bien laisser quelques étrangers sur le carreaux, elle se décide tout de même à couper le fil. Charmant non ?

Enfin, l’empereur Caracalla, qui est surtout connu pour ses thermes et sa barbarie sanguinaire, est aussi l’homme qui, en 212, a décidé d’attribuer  la citoyenneté romaine à l’ensemble des hommes vivant dans l’Empire romain. L’édit de Caracalla n’oblige ainsi plus à s’engager pour 25 ans dans l’armée pour acquérir la citoyenneté. Il a également rendu cette citoyenneté héréditaire pour tous. C’est cette dernière étape qui a fait de Rome une cité d’abord conquérante, puis fédératrice de peuples sous l’autorité romaine, et enfin un État unificateur à proprement parler.

On voit donc, à travers l’exemple romain, que le débat sur l’immigration, l’accueil et l’acceptation des étrangers n’est pas simplement politique ou économique. C’est un débat social, et philosophique, car il questionne notre vision de l’autre, de sa différence, en tentant d’établir des critères d’appartenance à des groupes bien limités, comme l’a montré par exemple le débat sur l’identité nationale. Je ne prétends pas apporter de solution politique à ce conflit social. D’une part parce que le rédac’ chef me l’interdit (je blague), et d’autre part parce que nous touchons, avec ce point, à des situations individuelles de migrants ou fils d’immigrés d’un côté, aux fantasmes d’une société de l’autre. Mais peut-être, avant de condamner l’étranger qui envahit notre territoire et, comme a dit un certain Fernand Raynaud, vient manger l’pain des français*, pourrons-nous penser à ces fous de romains qui se sont étripés pendant 300 ans avant que l’édit d’un empereur mette fin au conflit sur le plan institutionnel, mais malheureusement pas sur le plan personnel et intellectuel.

*Le sketch Le douanier, qui date de 1972, est très intéressant à écouter, et d’une actualité brûlante. Après tout, les étranges n’ont-ils pas été récemment accusés de voler des pains au chocolat ?

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